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Comœdia, 14 février 1911 [Déjanire de Saint-Saëns]

DÉJANIRE À MONTE-CARLO

Mme Litvinne nous parle de sa nouvelle création

Mme Félia Litvinne est sur le point de nous quitter pour créer à Monte-Carlo le nouvel opéra de M. Saint-Saëns. 

Russe d’origine, Mme Litvinne est devenue la plus populaire des cantatrices parisiennes ; son activité prodigieuse, son effort constant, vers la réalisation de l’idéal et du beau dans toutes les écoles ont fait de cette artiste une véritable vulgarisation française. Il convient de rappeler que la première à Paris elle incarna, sous la direction de Lamoureux et avec une intensité profonde, les grandes héroïnes de Wagner ; à Bruxelles, elle interpréta Armide et Alceste de Gluck, avec, une puissance inoubliable ; Monte-Carlo lui valut des triomphes et hier encore elle chantait les Huguenots avec un relief saisissant ; les écoles française et russe trouvent en elle un concours toujours dévoué et vibrant.

Mme Litvinne a bien voulu nous faire part de ses impressions au sujet de sa création prochaine.

— Je vais, quitter Paris le 20 de ce mois, nous confie-t-elle, et je vous avoue que j’aime tant Paris que je le quitterai avec regret si ce n’était pour interpréter l’œuvre nouvelle du grand compositeur français. Je m’arrêterai quelques jours à Marseille et à Cannes et de suite je me mettrai à la disposition, du maître, retour d’Alger, et de M. Gunsbourg pour le travail des répétitions.

Déjanire doit passer à Monte-Carlo le 14 mars.

Je suis véritablement enthousiasmée du rôle que m’a confié le maître. Je sais qu’il vous a entretenu vous-même de sa partition, de l’amoureuse flamme que lui a communiquée le dramatique livret de Déjanire, de la transformation complète qu’il a conçue et des développements lyriques qu’il y a apportés. C’est une œuvre de génie et, à mon avis, Saint-Saëns n’a jamais élevé plus haut la puissance dramatique de l’inspiration.

Les sentiments traduits par l’illustre compositeur sont si francs, si nets, les personnages qui les vivent sont si grandioses, la technique de la partie chorale est si sincère et en même temps si subtile que ce fut une joie pour moi, d’en analyser les moindres détails, chaque accent, d’en chercher l’expression pittoresque et précise. Dans cette musique, aucune vaine complication ne vient arrêter ou gêner le chanteur ; d’orchestre, les épisodes, tout est mis en place avec une maîtrise telle qu’il suffit presque de suivre avec respect et à la lettre les indications du maître pour donner à l’ensemble la vie toute naturelle qui se dégage de la partition.

J’ai procédé pour Déjanire, comme pour Ysolde ! j’ai étudié longuement ce caractère sauvage de Brunehilde enflammée. Comme j’ai fait en 1906 pour I'Ancêtre. J’ai creusé le rôle avec passion. Je l’ai travaillé ensuite avec Mme Giraudet, une musicienne de conseils sûrs, mon accompagnatrice et celle de Van Dyck.

Le rôle de Déjanire, lamentable fille d’Ænée, est excessivement dur ; il exige un effort considérable, qui cependant ne m’effraie point, effort d’ailleurs atténué par les magnifiques ressources d’écriture dont dispose le maître.

Je le sais, je le possède à fond depuis plus de six mois déjà.

Je suis entourée d’artistes aussi emballés que moi ; c’est Muratore dont le métal chaud et prenant vibre dans le rôle d’Hercule ; c’est M. Dangès, dans le rôle de Philoctète et ce sont Mlles Dubel et Bailac. Vous les connaissez, ainsi que l’excellent orchestre de M. Jehin ; c’est dire que je ne doute pas du succès d’un ouvrage qui comptera, je crois, parmi les plus importants de M. Saint-Saëns. »

— Et vos costumes ? 

— Tout est prêt. Mes costumes sont toujours composés, établis sauf les détails de broderie, par Mme Élise que je vous présente. De même mes perruques… Élise, voulez-vous montrer mes coiffures ?

Mais déjà Mme Élise, compagne dévouée et pleine de goût, a étalé devant mes yeux deux superbes tiares rose et verte, ornées de pierreries, un splendide bandeau doré, de forme gréco-mythologique, et une impressionnante perruque d’un noir d’ébène.

— Je change de costume à chacun des quatre actes, ajoute Mme Litvinne, ce qui n’est pas fait pour me reposer à l’entr’acte.

Mais tout est casé dans les caisses et la primeur de ces merveilles est réservée aux heureux mortels de la Côte d’Azur.

Je ne veux pas fatiguer l’aimable et grande artiste qui doit chanter ce soir même Les Amours du Poète, de Schumann, non pas avec l’orchestration de M. Dubois, mais accompagnée au piano nature par M. Gilles, le petit fils de V. Massé, filleul de Delibes, fils de Philippe Gille, pupille de M. Calmette.

Et comme je prends congé en souhaitant le triomphe :

— Mme Élise vous fera visiter mon atelier, dit-elle ; il est amusant. Au fait, j’oubliais de, vous dire qu’après Monte-Carlo, je dois faire une tournée dans l’Amérique du Sud avec MM. Wurmser et Holimanm. Je termine mes programmes où j’entends faire dominer les compositeurs français. Au revoir. […]

CH. TENROC.