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Le Radical, 25 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS

OPÉRA-COMIQUE. — L’Ile du Rêve, idylle polynésienne en trois actes, tirée du livre de Loti : Le Mariage de Loti, par MM. André Alexandre et G. Hartmann, musique de M. Reynaldo Hahn[1]. — Le Roi l’a dit (reprise), opéra-comique en deux actes de Gondinet, musique de Léo Delibes.

C’est le premier ouvrage nouveau monté par M. Albert Carré ; c’est aussi la première œuvre que M. Reynaldo Hahn fait représenter sur une scène lyrique, œuvre composée, m’affirme-t-on, il y a un lustre, alors que son auteur ne comptait que dix-huit ans.

L’Ile du Rêvé est tirée du livre de Pierre Loti : Le Mariage de Loti, simple idylle, un peu plus audacieuse, en quelques détails, qu’une idylle comme on a coutume de nous en offrir, « à la façon de Théocrite ou de Virgile », ainsi que chante Frimousse, dans le Petit Duc. Oui, plus audacieuse, car en voyant l’officier de marine Georges de Kerven, accompagné de quelques camarades, courtiser les jolies Tahitiennes, j’ai cru – puis-je le dire ? – être transporté à l’Athénée-Comique, et assister aux amoureux ébats des Mousmés et des Geishas. Le vieillard Taïrapa m’a même paru être le Mac-Chou-Li de la Case. Mais ne soyons pas irrespectueux et n’insistons pas.

Georges de Kerven, bien que n’étant pas Anglais, est pudique ; Mahénu est chaste, et lorsque les deux jeunes gens s’embrassent, un chaste rideau de verdure dissimule leur élan passionné.

Tout d’ailleurs est calme, à Tahiti. La princesse Oréna, jalouse de Mahénu, ne me parait point irritée, lorsque Georges la néglige ; Téria, qui perdit son amant, à la folie douce ; et Taïrapa, le père adoptif de Mahénu – lecteur assidu de la Bible – est un vieillard qui sait le prix des paroles, et se montre avare de discours.

Mahénu, elle-même, n’a point la douleur très vive, lorsque s’éloigne Georges qu’elle ne peut suivre !

C’est le climat qui veut cela, probablement. L’idylle n’en a pas moins quelque charme ; et si l’allure est, dans l’ensemble, douce, très douce même, elle est aussi poétique.

M. Reynaldo Hahn est élève de Massenet : nous nous en sommes douté. L’influence de l’auteur de Manon, sur le compositeur de l’Ile du Rêve, est très sensible. C’est la phrase langoureuse, la mélodie quelquefois un peu courte et mièvre, puis l’enveloppement d’un thème, par de caressantes sonorités.

M. Massenet, très maître de son orchestration, fait à merveille babiller les instruments, et trouve d’ingénieux dessins mélodiques, de gracieuses et très imprévues arabesques.

M. Reynaldo Hahn n’a point encore – aussi complète – cette science, mais déjà on dé- couvre en lui des intentions, d’excellentes intentions – et même des résultats. On rencontre de délicieux détails dans cette Ile du rêve, de jolies et discrètes phrases susurrées par les cordes, d’une suave harmonie ; il manque – presque totalement alors – quelques pages vibrantes, quelques envolées.

« Je donnerais bien quelque chose pour entendre un allegro, » disait hier un de nos confrères. C’est le jugement net et précis de l’Ile du rêve. Il n’y a point de nerf dans 
cette partition.

Mais, je le répète, il y a du charme, ce qui n’est point, que je sache, méprisable.

N’est-elle point délicieuse, la Chanson de Mahénu « Au pays des Chansons », coupée par les chants des Tahitiennes, d’une mélancolique langueur, et très curieusement orchestrée ! Puis, c’est le duo de Mahénu et de Loti, – Mahénu, on le sait, a donné ce nom à Kerven. – « Restons encore, les paupières mi-closes » : page exquise, d’une intense poésie. Je citerai encore le prélude du second acte, et l’air de Téria « Oui, je reconnais là son doux visage. » 
C’est à peu près tout, car j’abandonne le troisième acte qui est, hélas ! médiocre, et en disant médiocre, je pense être indulgent.

Mais M. Reynaldo nous a donné plus que des promesses : et à son âge, c’est déjà beaucoup.

Mme J. Guiraudon est ravissante – simplement – dans Mahénu, qu’elle chante avec une grâce juvénile tout à fait adorable. Peut-être abuse-t-elle un peu des demi-teintes !

Mmes Marié de l’Isle et Bernaert méritent des compliments.

M. Clément a la voix toujours fraîche et d’un timbre agréable.

L’Ile du Rêve était précédée du Roi l’a dit, […].

M. Albert Carré a donné tous ses soins aux deux œuvres représentées hier : la mise en scène, luxueuse dans le Roi l’a dit, est pittoresque dans l’Ile des Rêves : trois décors, qui sont trois jolis tableaux.

A. BIGUET. 

[1] Partition chez l'éditeur Heugel.