BRU ZANE MEDIABASE
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La Revue hebdomadaire, avril 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

CHRONIQUE MUSICALE

THÉÂTRE DE L’OPÉRA-COMIQUE : L’Ile du Rêve, idylle polynésienne en trois actes, paroles de MM. André Alexandre et G. Hartmann, musique de M. Reynaldo Hahn […].

Voici, à ma connaissance, le troisième roman de M. Pierre Loti dont on extrait la matière d’une œuvre musicale, et cette troisième expérience me semble plus concluante encore que les deux premières : si réel soit le mérite littéraire du Mariage de Loti, le livret de l’Ile du Rêve, qui en est tiré, est parfaitement insipide, plus vide encore et moins théâtral que celui du Spahi, lui-même inférieur à celui de Madame Chrysanthème, le meilleur des trois, qui causa la chute de l’agréable partition de M. Messager.

Est-il nécessaire à ce propos de revenir encore sur la question des pièces, opéras ou opéras-comiques, adaptées de romans, et de répéter ce que j’ai eu l’occasion d’écrire au sujet de Werther, de Salammbô, etc. ? Ces réflexions seraient, je pense, de peu d’utilité. On continuera à mettre en musique toute la littérature contemporaine, les compositeurs gaspilleront, à cette ingrate besogne, le meilleur de leur force, et les sages avertissements qu’on leur prodiguera resteront vains. C’est dans l’ordre. Mais au moins puis-je me permettre de constater une fois de plus de quelle incroyable indigence d’idées et d’imagination témoigne, chez les librettistes, cette fureur d’adaptation. De tous ces hommes de théâtre il n’y en a donc pas un, officiellement reconnu, qui se sente capable de tirer un thème poétique de son propre fonds et de le développer suivant la vraie logique du drame ? Ou serait-ce que, hypnotisés par certains succès de librairie, ils trouvent plus avantageux de se faire découpeurs d’images ? Le public, le bon, l’excellent public, qu’ils croient flatter dans ses goûts, se charge de leur démontrer que succès de librairie et succès théâtral font deux. Mais comment y prendraient-ils garde, quand les directeurs de théâtre, fins lettrés en général, sont les premiers à les convier à ce jeu de massacre, et que les romanciers eux-mêmes les y encouragent, sachant que leur gloire n’y peut rien perdre ? Les seules, les vraies victimes, en ceci, sont les compositeurs ; il faut un mois pour écrire un bon livret, il en faut six pour achever une médiocre partition ; et si l’on a vu parfois un poème bien fait sauver une platitude musicale et la maintenir même au répertoire, le contraire ne s’est jamais ou presque jamais rencontré. Donc, avec tout le talent souhaitable, un musicien qui donne une année de ses peines à une élucubration quelconque, pour le seul plaisir d’être joué, se sacrifie d’avance immanquablement. Il reste à savoir s’il faut le plaindre de son manque de clairvoyance ou le blâmer de son goût des concessions et de son souci de la mode du jour.

M. Reynaldo Hahn, le compositeur de l’Ile du Rêve, quoique fort jeune, est une de nos gloires de salon. Ses nombreuses mélodies sont chantées dans tous les five o’clock musicaux dont nos cantatrices mondaines font discrètement insérer dans les journaux d’élogieux comptes rendus. M. Reynaldo Hahn est populaire, autant qu’on peut l’être dans le périmètre qui s’étend du parc Monceau à l’Arc de triomphe. Au Châtelet, sa muse a semblé quelque peu dépaysée. Tahiti serait-elle plus près des Champs-Élysées que du quartier des Halles ? Je crois plutôt que c’est le talent de M. Hahn qui s’accommode mieux d’un nombre restreint d’auditeurs choisis. Tant de délicatesse devait pâtir du contact vulgaire d’un public de théâtre, toujours fort mélangé. L’Ile du Rêve, écrite d’une manière discrète et distinguée, devait avoir pour ce public le suprême défaut de la monotonie. Cette monotonie est, si l’on veut, charmante, mélodieuse et fort agréable au moins pendant un moment. Mais M. Hahn paraît ignorer tout à fait la valeur des contrastes et la puissance du rythme qui seules peuvent insuffler, à une œuvre de longue haleine, le mouvement et la vie. L’immobilité même et le caractère hiératique que le compositeur doit avoir voulus et cherchés ne pouvaient devenir sensibles qu’au moyen d’oppositions bien ménagées. Celles-ci font défaut à la musique de M. Hahn, douce et lente implacablement, toujours à l’affût de la jolie harmonie et du détail chatoyant. Cette langueur, cette mollesse finissent par exaspérer l’on se prend à souhaiter éperdument quelque heurt, quelque dureté, quelque violence qui secoueraient la torpeur de cet orchestre et illumineraient la scène d’un bref éclair de passion. En vain. Le choc ne se produit pas, et le susurrement des ondes sonores se poursuit impassible et lent, cruellement joli du bout d’un acte à l’autre.

M. Hahn, j’en suis persuadé, a tenté d’appliquer au théâtre l’art poétique dont Verlaine formula les principes dans une pièce célèbre de Jadis et Naguère. Il a voulu la nuance encor… et a cru d’autant mieux pouvoir se passer de la couleur que le sujet du poème sur lequel il travaillait ne comportait ni éclat ni mouvement, et n’était, pour ainsi dire, qu’un long balbutiement sensuel, un songe de l’Orient mystérieux où, délicieusement, les énergies du cœur et de la pensée s’engourdissent dans les langueurs de la volupté contemplative. Mais c’est précisément en portant ce poème au théâtre que les auteurs se sont trompés et que M. Hahn s’est trompé avec eux. Si de telles rêveries conviennent au livre ou à la mélodie vocale, la scène ne saurait les admettre. Le seul théâtre immobile possible est celui où l’intensité de la vie intérieure, dont l’expression est l’élément naturel de la musique, remplace les péripéties et le tumulte d’action qui remplissent le drame romantique. Cette vie intérieure est aussi absente de l’Ile du Rêve que le mouvement scénique et la variété des caractères. J’ai beau savoir que la nuance

… seule fiance

Le rêve au rêve et la flûte au cor,

je n’en demeure pas moins persuadé que pour une « idylle », même polynésienne, qui ne dure pas moins de trois actes, ces vers délicieux forment un évangile dramatique trop mince. Hélas le théâtre est un art grossier. Il faut un don puissant et particulier pour magnifier en vision lyrique cet amas de cartonnage et de bois peint. Les vrais génies dramatiques, précisément, acceptent et utilisent à des fins poétiques tout ce prosaïque attirail. Car ce plancher raboteux de la scène peut être un admirable tremplin d’idéal. Mais, en revanche, ceux qui, de leur rêve, tentent de bondir sur lui, risquent de bien lourdes chutes.

M. Reynaldo Hahn, du moins, y sut choir avec grâce, je me plais à le reconnaître, après avoir montré quel est, à mon sens, le défaut capital de son œuvre. Les mélodies agréables ne manquent pas dans l’Ile du Rêve ; et si elles font trop souvenir, parfois de M. Fauré et de M. Massenet, elles se rehaussent, du moins, d’une instrumentation adroite et sobre. J’ajoute que l’interprétation a fort bien servi le compositeur Mlle Guiraudon et M. Clément sont excellents dans les rôles de Mahénu et de Loti, et leur entourage les seconde avec un zèle des plus louables. M. Messager, qui faisait, à cette occasion, ses débuts de chef d’orchestre à l’Opéra-Comique, a parfaitement mis en valeur la partie instrumentale ; nous n’en avons pas perdu une seule finesse. Je souhaite à M. Hahn de toujours rencontrer de tels collaborateurs.  […]

Paul Dukas