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Affiches, annonces et avis divers, 22 novembre 1786 [Phèdre de Lemoyne]

Si c’est une grande témérité à l’Auteur d’une Tragédie nouvelle de prétendre au style Racinien, c’est une grande marque de sagesse dans celui d’un Opéra sur un sujet traité par Racine, d’imiter, autant qu’il lui est possible, la manière de ce Poëte, de copier même, mot pour mot, ses vers, dont l’harmonie semble devoir se prêter merveilleusement à la musique. Aussi est-ce le parti qu’ont pris ceux à qui le Théâtre lyrique est redevable des paroles d’Iphigénie en Aulide & d’Andromaque , & ils s’en sont assez bien trouvés l’un et l’autre, surtout le premier. Il seroit, sans doute, à désirer que l’Auteur de la Phèdredont on a donné hier la 1re représentation, en eût agi de même à l’égard de la Tragédie de ce nom ; d’autant mieux que, s’il y a dans notre Langue, des vers harmonieux, des vers où toutes les richesses de la Poésie soient déployées, ce sont ceux de cette Pièce ; chef-d’œuvre d’une perfection admirable pour la versification, & qui, dans l’état de décadence où nous sommes, ne pourra jamais être égalé.

Peut-être est-ce le sentiment de la supériorité d’un modèle si désespérant, qui a déterminé M*** à l’abandonner ; & alors il faudroit le louer d’une timidité & d’une modestie qu’on peut même avoir avec un talent décidé. Celui de cet Écrivain est avantageusement connu, mais dans un genre absolument différent du genre lyrique : rien n’est effectivement moins analogue à la mollesse & à la fadeur qu’exige (nous ne concevons jamais bien pourquoi) un Poëme destiné à être mis en chant, que ce goût du sarcasme & de la plaisanterie fine, qui distingue plusieurs petites Pieces de M***, dont nos Feuilles ont été les premières à amuser le Public. Mais ces Pieces du moins, ont une tournure facile & une marche légère, qu’on voudroit retrouver dans les paroles de l’Opéra nouveau, & qui y sont malheureusement très-rares : le Lecteur y sent, presque partout, cette gène, cette défiance de ses forces, qui oblige à ne suivre que de loin celui dont on désespère d’égaler la course, dans un chemin que d’ailleurs on ne connoit pas ; & M*** semble être précisément au point où Voltaire dit que l’on se trouve quand on veut écrire comme Racine, & qu’on n’a pas son génie, qu’on ne polit pas autant que lui ses ouvrages : Il y a dans tous les arts, un terme par delà lequel on ne peut plus avancer ; on est resserré dans les bornes de son talent (ajoutons, & quelquefois aussi dans celles de l’Art même) ; on voit la perfection au-delà de soi, & on fait des efforts impuissans pour y atteindre.

Quant à la contexture du Poëme de M***, il est aisé d’y apercevoir des intentions conformes aux limites du genre : il est évident, par exemple, qu’il a eu dessein de donner plus de rapidité à son action, en supprimant l’épisode d’Aricie, qui ralentit un peu celle de Racine ; & d’épargner à Thésée, cette longue & douloureuse description de la mort de son fils, qui, suivant les Critiques, est le récit le plus beau & le plus déplacé qu’il y ait au Théâtre. Mais il s’est ôté, par ces suppressions même, des moyens d’intéresser. Peut-être, à un Spectacle où on aime le merveilleux, le récit mis en action, auroit-il produit un effet terrible, & qui eût renvoyé le Spectateur plus pénétré du sujet ? À l’égard de l’amour d’Hippolyte, il paroit véritablement un peu froid dans Racine ; mais combien de beautés n’ajoute-t-il pas au rôle de Phèdre ? Combien n’est-on pas ravi en admiration, quand on entend cette malheureuse Princesse s’écrier :

            Œnone, qui l’eût cru ? j’avois une rivale…

            … Hippolyte aime, & je n’en puis douter.

            Ce farouche ennemi, qu’on ne pouvoit dompter,

            Qu’offensoit le respect, qu’importunoit la plainte,

            Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,

            Soumis, apprivoisé, reconnoit un vainqueur ?

Combien, nous le disons hardiment, ne faudroit-il pas accuser la Musique d’être pauvre, si, pour mettre ce morceau à sa porte, un Auteur étoit obligé de l’appauvrir ?

Expliquons ici notre pensée. Aussi bien, nous n’avons pas à indiquer la marche du nouvel Opéra, puisqu’elle est la même que celle de la Tragédie, à l’indignation près de Thésée, qui, pour le besoin encore d’étrangler l’action, n’est motivée, ni par la vue de l’épée d’Hippolyte dans les mains de Phèdre, ni par la réponse équivoque de celle-ci à son époux, ni par les moyens même qu’Hippolyte emploie pour se justifier, mais par l’accusation seule d’Œnone, en sorte que la cause entière de la mort de ce jeune Prince se trouve renfermée dans un vers que dit Phèdre :

            Œnone l’a perdu, je n’ai fait que l’aimer ;

ce qui rend le rôle du père tout-à-fait révoltant.

Qu’on nous expliquer une bonne fois, mais sans entrer dans des discussions métaphysiques vuides [sic] de sens & qui n’expliquent rien, pourquoi tous les Écrivains supérieurs, tels qu’un Rousseau, un Voltaire, n’ont pu réussir à faire des Opéra au gré des Musiciens & du Public ; tandis qu’une foule d’Auteurs médiocres en ont composé qui ont eu le plus grand succès ? Qu’on nous dise pourquoi M***, dont toutes les petites Pieces ont été goûtées, pour la facilité & la délicatesse qui y règnent, n’a plus ni délicatesse ni facilité, aussitôt qu’il faut que sa Muse devienne lyrique ? Pourquoi, libre de prendre dans la Phèdre de Racine, moyennant seulement quelques coupures, des morceaux entiers de la plus belle, de la plus riche harmonie, &, en même tems, de la plus vive expression, il lui a fallu y en substituer de son crû qui n’ont aucune de ces qualités, mais qui se trouvent apparemment mieux taillés pour la Musique ? Quand Œnone demande à Phèdre, dans Racine, si elle aime ? Phèdre répond :     

            De l’amour j’ai toutes les fureurs.

Et dans l’Opéra, elle dit, pour chanter :

                       J’ai tout le délire,

            Toute la fureur de l’amour.

Quand Racine fait dire à Phèdre :

                       Tu connais ce fils de l’Amazone,

            Ce Prince si long-tems par moi-même opprimé ;

sur ce qu’Œnone répond :

            Hippolyte ? grands Dieux !

Phèdre s’écrit :

                       C’est toi qui l’as nommé.

Et M***, au lieu de ce trait si beau, après qu’Œnone a dit :

            O Ciel ! c’est Hippolyte !

met dans la bouche de Phèdre, les trois vers suivans :

            D’où le sais-tu ? qui te l’a dit ? les Dieux

            Gravent-ils sur mon front le trouble qui m’agite ?

            Ce nom, ce nom fatal se lit-il dans mes yeux ?

Quand Thésée, prévenu contre son fils, est avec lui en scène ; chez Racine, il dit, en le voyant approcher :

            Ah ! le voici, grands Dieux ! A ce noble maintien,

            Quel œil ne seroit pas trompé comme le mien ?

            Faut-il que sur le front d’un profane adultere,

            Brille de la vertu le sacré caractère ?

            Et ne devroit-on pas, à des signes certains,

            Reconnoître le cœur des perfides humains ?

pensée si admirable & si bien rendue ! Et même Thésée, dans la même situation, dit chez M*** :

            Le voici. Qui croiroit à cet air d’assurance,

            Qu’il ait pu se souiller du plus noir des forfaits ?

            Ne distinguera-t-on jamais

            Sur le front des mortels le crime & l’innocence ?

Nous aurions bien d’autres citations pareilles à faire ; mais celles-ci suffisent pour notre objet. Qu’y a-t-il donc qui ne soit pas lyrique dans les vers de Racine, d’ailleurs si supérieurs à ceux que nous en avons rapprochés ? Voilà notre question, que nous n’entendons pas étendre plus loin qu’il ne faut. Et la réponse est dans les beautés musicales que M. Gluck a su tirer des vers d’Iphigénie en Aulide, pris littéralement de la Tragédie de Racine. Notre regret, qui nous a paru être aussi celui du Public, est donc que M*** n’ait pas conservé également tous les vers de la Phèdre de ce grand homme, qui pouvoient s’adapter à la musique.

M. le Moyne, par les beautés énergiques qu’on avoit remarquées en 1782, dans son Opéra d’Electre, avoit prouvé qu’il étoit digne de travailler sur d’excellentes paroles ; & les Amateurs désiroient qu’il exerçât de nouveau un talent dont ils avoient conçu les plus flatteuses espérances. Ce Compositeur estimable, qui a le mérite rare d’avoir un genre à lui, n’a point frustré leur attente. La musique de Phèdrene peut que lui faire infiniment d’honneur : elle est d’un bout à l’autre, sage, grave, & remplie de l’expression la plus douce, mais qui dégénère quelquefois en une sorte de mélancolie. C’est ce qui, avec les longueurs du Poëme, a contribué, sans doute, à répandre du froid dans les premiers Actes. Non pas qu’il ne s’y trouve de très-beau morceaux : nous pouvons citer, entr’autres, la prière de Phèdre :

            Prends pitié de ma souffrance ;

            Sois sensible à mes tourmens.

ainsi que son Duo avec Œnone, & ensuite, le Monologue :

            Il va venir… c’est Phèdre qui l’attend ;

qui peint parfaitement le trouble dont cette Reine est agitée.

Mais ce qui doit assurer le succès de cet ouvrage, c’est le 3e Acte, qui, en totalité, est supérieurement fait. On y a surtout applaudi avec transport, la Scène de Thésée & d’Hippolyte, & les adieux de ce dernier à ses amis, qu’il est difficile d’entendre sans répandre des larmes : ils sont d’ailleurs rendus de la manière la plus touchante, par M. Rousseau, chargé du rôle d’Hippolyte.

La vérité avec laquelle Mad. S. HUberti a déclamé le Récitatif & chanté tous les Airs du Personnage de Phèdre, n’a pas peu contribué à la faire valoir : la belle voix de M. Chéron a produit le même effet dans celui de Thésée. Nous ne devons pas oublier Melle Gavaudan, qui fait Œnone, & qui a montré beaucoup d’intelligence.

Nous ne parlerons pas de la danse, quoiqu’elle soit bien exécutée, ni des Airs de Ballet, attendu qu’ils ne sont qu’une très-foible accessoire dans cet Opéra, qui d’ailleurs est établi avec magnificence, & dont le succès a été complet.