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Annales du théâtre, 1881 [Le Tribut de Zamora de Gounod]

1er Avril. – Première représentation du TRIBUT DE ZAMORA, opéra en quatre actes, paroles de MM. Adolphe d’Ennery et Brésil, musique de M. Charles Gounod.

Avait-on assez parlé du Tribut de Zamora ? Quel poème, disait-on, quel chef-d’œuvre ! Le chef-d’œuvre a paru : c’est décidément un fort médiocre mélodrame de la Porte Saint-Martin, qui n’a d’autre nouveauté que de nous montrer un Maure amoureux d’une chrétienne qui l’abhorre, et dont toute l’habileté consiste à exhiber sur la scène de l’Opéra une folle qui recouvre la raison, une mère qui retrouve son enfant. Cette situation n’a guère été exploitée qu’une cinquantaine de fois au boulevard, où la scène était jouée d’ordinaire, et fort bien jouée ma foi ! par Mme Marie Laurent. Ajoutez à cela que les turbans n’ont jamais beaucoup plu au public, que les Maures de MM. D’Ennery et Brésil ne sont que des Turcs d’opéra-comique et que la poésie de ce fameux livret est… au-dessous de tout… Il n’y a pas d’exemple que de pareils vers aient jamais pu inspirer un musicien ! Sans doute, la nouvelle partition de l’auteur de Faust porte, en maint endroit de ses quatre actes, l’empreinte d’un talent de premier ordre. Signé du nom d’un jeune musicien, le Tribut de Zamora pourrait passer pour une révélation. Signée de Gounod, l’œuvre nouvelle semble une redite des mêmes formules et des mêmes cadences si souvent usitées dans les précédentes compositions du maître. Vous souvenez-vous de cette courte et délicieuse mélodie que chantait Mlle Krauss au second acte de Polyeucte ? « C’est du Mozart ! » dirent tous les auditeurs de la première. Gluck et Mozart semblent être, en effet, les dieux actuels du Gounod d’aujourd’hui, qui n’est plus dramatique, mais mystique. La musique a marché depuis ces anciens maîtres, et à force de vouloir être clair et simple, le compositeur du Tribut de Zamora arrive à faire gris et monotone et ne réussit souvent qu’à être banal.

L’action se passe en Espagne, sous la domination des Maures, au milieu du neuvième siècle. En voici le développement :

[Résumé de l’action]

C’est par un prélude à la manière de Faust que s’ouvre la pièce. « Surtout, messieurs, pas de nuances ! » a dit Gounod à ses musiciens. Et la nappe d’harmonie s’est étendue grande et large comme la mer immense. Prélude suivi de deux actes d’opéra-comique se terminant, le second, par un final à l’italienne un peu bien connu. C’est, en effet, du pur opéra de demi-caractère que la sérénade de Manoël, fort bien enlevée par le ténor Sellier, et le duo de la fenêtre avec Xaïma « O blanc bouquet de l’épousée ! » C’est un joli morceau d’opéra-comique que le second duo des fiancés, où se trouve une phrase ravissante dite par Mlle Daram. Charmant est le chœur de la noce, accompagné par les cloches en trois tonalités ; mais trop long le final où se trouve la « Marseillaise, » qui, chantée par les choristes, ne produit qu’un mince effet, et sera tout à l’heure sublime en la bouche de Mlle Krauss. Notons, au second acte, surtout la marche des captives, dont l’accompagnement de flûtes est un petit bijou, et arrivons au grand effet de l’acte, à l’entrée de Mlle Krauss en folle, les cheveux déroulés comme la Salomé de Regnault, qui a trouvé le moyen de se faire rappeler après son premier air, comme elle fera acclamer tout ce qu’elle chante. O la grande tragédienne ! O l’admirable cantatrice ! – Le grand effet du duo dramatique du troisième acte et de la « Marseillaise, » dite par Mlle Krauss, ne doit pas nous faire oublier le quatrième et dernier acte, où le public a fait bisser, à l’unanimité, la simple et mélodieuse romance de Lassalle :

À force de t’aimer,

Je veux te désarmer

admirablement chantée par l’artiste. L’acte est fort bon, d’un bout à l’autre : du vrai Gounod ! Mais un acte ne suffit pas, et après le Tribut de Zamora comme après Polyeucte, le glorieux maître restera l’auteur de Faust et de Roméo, de Mireille et de Philémon et Baucis. Le nouvel ouvrage de Gounod est, avant tout, un grand succès d’interprétation, et ne nous semble pas de taille à se fixer d’une manière définitive au répertoire de notre Académie nationale de musique. Au point de vue des décors, des costumes et de la mise en scène, il a du moins été monté par M. Vaucorbeil d’une façon vraiment digne de l’Opéra. N’a-t-il pas tout ce qu’il faut pour exciter la curiosité des amateurs, désireux de connaître une œuvre nouvelle de Gounod, et d’applaudir, dans une de ses créations les plus étonnantes, la grande et sublime artiste qui s’appelle Gabrielle Krauss ?

Non sans succès, grâce à sa belle interprétation, le Tribut de Zamora remplira les mois d’avril et de mai, où il se jouera dix-neuf fois, pour se donner jusqu’au 8 août, époque à laquelle il sera interrompu jusqu’au 3 octobre.