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Annales du théâtre, 1883 [Mam’zelle Nitouche de Hervé]

Variétés

L’amusante revue de MM. Ernest Blum, et Raoul Toché, les Variétés de Paris, accompagnée de la jolie saynète de M. Fabrice Carré-Labrousse, intitulée la Nuit de noces de P.L.M. avait tenu l’affiche jusqu’au 25 janvier. C’est le 26 du même mois qu’a été donnée la première représentation de Mam’zelle Nitouche, comédie en trois actes et quatre tableaux de MM. Henri Meilhac et Albert Millaud, musique nouvelle de M. Hervé[1]. Il paraît que, décidément, Scribe avait du bon ; ce Scribe qu’on dédaigne et dont on se moque, est pillé par celui-ci, imité par ceux-là. Deux auteurs à succès, collaborant ensemble pour la première fois, M. Henri Meilhac, l’un des meilleurs écrivains dramatiques de ce temps, et M. Albert Millaud, l’un des plus heureux, ont jugé à propos de refaire le Domino noir, — le Domino noir panaché du Petit Duc et du Mari de la débutante. Nous sommes, au premier acte, au couvent des Hirondelles de Pontarcy, où revient, le… bas des reins marqué d’un énorme coup de pied, l’organiste Célestin — Célestin au couvent, Floridor à la ville, — échappant tant bien que mal à la colère du major de Château-Gibus, qui l’a surpris en tête-à-tête avec sa maîtresse, Corinne, l’étoile du théâtre de la ville. Que diable aussi Célestin allait-il faire chez Corinne ? Il allait tout d’abord tromper le major — ce dont nous n’aurons pas le courage de blâmer — et puis faire répéter à l’actrice le principal rôle de l’opérette qu’il a composée et dont la première a lieu précisément ce soir au théâtre de Pontarcy. Grave imprudence : une jeune élève, — l’orgueil du couvent pour la supérieure et « Mam’zelle Nitouche, » pour ceux qui la connaissent davantage — Mlle Denise de Flavigny, de son vrai nom, a trouvé, sous un gros livre de cantiques, la partition de l’opérette. Elle en sait tous les rôles et n’a qu’un rêve : celui d’assister, n’importe par quel moyen, à la première de Floridor. Ce moyen lui est offert, tout naturellement, par l’arrivée de jeune vicomte de Champlâtreux, porteur d’une missive de la famille, réclamant sur-le-champ Mlle de Flavigny : il s’agit d’un mariage. Elle doit prendre le train de huit heures, accompagnée par l’organiste. Elle ne prendra que celui de minuit et promet de rester, bien sage, enfermée dans une chambre d’hôtel, tandis que Floridor assistera à la première. Denise ne se contentera pas de voir l’opérette de ses rêves : elle la jouera !

Le second acte se passe au foyer du théâtre, à deux pas de la scène où l’on représente l’opérette ; voir la Boule et le Mari de la débutante, déjà nommé. Parmi les officiers qui viennent complimenter les actrices, nous reconnaissons le lieutenant Champlâtreux, qui, lui, ne reconnaît point — par la bonne raison qu’il n’a conversé avec elle qu’à travers un paravent (c’est la règle du couvent) — Mlle Denise de Flavigny, échappée de l’hôtel et s’égarant, au foyer des artistes, à la recherche de l’organiste-compositeur. Apprenant que la petite part avec son Floridor le soir même pour Paris, Corinne lâche son rôle, et Denise sauve la recette en débutant à sa place, sous le nom de Mlle Nitouche. Mais il est minuit ; Floridor emmène son étoile. Ils n’ont que temps de reprendre le train ; ils le manquent et tombent, nous ne savons trop comment, au quartier de cavalerie, où les officiers du 27e dragons ne veulent pas laisser partir Nitouche et l’obligent à souper avec eux. Souper interrompu par la venue du terrible major. Toujours pour échapper à sa colère, Floridor s’est laissé prendre pour « un vingt-huit jours » ; le voilà, tondu, sous la livrée d’un soldat à l’écurie. Denise elle-même a revêtu l’uniforme d’une recrue, et tous deux sont forcés d’enfourcher le poulet d’Inde, afin d’ôter tout soupçon au commandant. C’est sous cet uniforme et sous ce travestissement qu’ils rentrent au couvent : on voit l’effet. On voit aussi le dénouement. Le jeune Champlâtreux, qui ne voulait pas se marier, se marie tout de suite en apprenant que Mlle Nitouche te Mlle Denise de Flavigny ne sont qu’une seule et même personne. Angèle épouse Horace de Massaréna : c’est encore dans le Domino noir.

Les deux derniers actes étaient faibles ; mais les autres, surtout le premier, qui est fin et charmant, ont été trouvés fort amusants par un public de première, venu pour voir comment Mme Judic pinçait de la harpe et grimpait à cheval, grotesquement déguisée en simple pioupiou. Mme Judic a donc chanté comme un ange, en s’accompagnant sur la harpe, un délicieux Alleluia, signé Hervé ; elle s’est bravement hissée à cheval sur son bidet : l’art dramatique, ainsi que le diront tous ceux qui s’y intéressent encore quelque peu, n’a rien à voir en cette affaire. Bornons-nous à constater le succès de l’exhibition, tout en regrettant qu’on ne trouve rien de mieux à donner à une charmante artiste de cette valeur. Nous avons applaudi, au second acte, la vieille chanson de Cadet et Babet, paroles de Collé, qui, adorablement dite par Mme Judic, est un pur bijou. Nous avons ri de Baron, l’organiste, dont la désarticulation ne nous avait jamais paru plus drôle — et nous n’avons plus à constater, dans ces Annales, qu’un gros succès d’argent pour le théâtre des Variétés Mam’zelle Nitouche est jouée jusqu’au 31 mai et rouvre la saison à la date du 28 août, remplacée seulement le 10 novembre, lors du départ de Mme Judic, par une reprise de la Vie parisienne de MM. Henri Meilhac te Ludovic Halévy, musique de Jacques Offenbach.

[1] DISTRIBUTION : Le major comte de Château-Gibus, M. Christian. — Loriot, M. Léonce. — Célestin, M. Baron. — Fernand de Champlâtreux, M. Cooper. — Le directeur, M. E. Georges. — Gustave, M. Dumesnil. — Le régisseur, M. Thiéry. — Robert, M. Hérissier. — Le capitaine d’Ingouville, M. Trillet. — Albert, M. Lévy. — Paul, M. Masseny. — Un dragon, M. Millaux. — Denis, Mme Judic. — Corinne, MlleBaumaine. — La supérieure, Mme Maurel. — La tourière, Mlle Mériany. — Sylvia, Mlle Marguerite. — Lydie, Mlle Caro. — Gimblette, Mlle Dupont. — Pomponnette, Mlle Dutaillis.