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Annales du théâtre et de la musique, année 1881 [L’Œil crevé d’Hervé]

24 SEPTEMBRE. – Reprise à ce théâtre de l’ŒIL CREVÉ, folie musicale en trois actes, paroles de MM. Hector Crémieux, musique de M. HERVÉ. 
Distribution. Le Bailli, M. Jolly. – Géromé, M.Vauthier. – Alexandrivore, M. Alexandre. – Le Marquis, M. Gilbert (début). – Le Duc d’En-Face, M. Jeannin. – Chevassus, M. Duchosal. – Fleur-de-Noblesse, Mlle Jane Hading. – La Marquise, Mlle Desclausas. – Petit Léon, Mlle Milly Meyer. – Dindonnette, Mlle Andrée Dalli (début). – Eclosine, Mme Belliard. – Françoise, Mlle Boulanger. – Mariette, Mlle Roux. – Pitou, Mlle Ducouret. – Édouard, Mlle Davenay. – Jacques, Mlle Panteron. – Théodore, Mlle Debany. 

 

Hervé eut un jour de la jalousie et de l’ambition. Il prétendait, ce qui était vrai, avoir inventé ou tout au moins cultivé le premier, en France, le genre de l’opérette ; et cependant un rival plus heureux que lui, Jacques Offenbach, avait accaparé, à l’aide de l’opérette, dont il avait agrandi les proportions, la faveur du public. Servi par d’adroits collaborateurs et par son rare instinct du théâtre, Offenbach remportait d’énormes succès avec Orphée aux Enfers , Barbe-Bleue , la Grande-Duchesse de Gérolstein , la Belle Hélène , la Vie parisienne , etc. Hervé se dit que, lui aussi, il pourrait aspirer à des succès semblables, et se faisant de nouveau son propre librettiste, il écrivit les paroles et la musique d’une véritable folie en trois actes, l’ Œil crevé , qu’il donna aux Folies-Dramatiques au mois d’octobre 1867, et qui fit courir tout Paris, autant par son étrangeté inouïe que par les qualités vraiment aimables et l’entrain endiablé de plus d’un morceau de la partition.

M. Hector Crémieux a voulu, cette fois, attacher son nom à la nouvelle édition de l’ Œil crevé  ; grand bien lui fasse ! La pièce originelle et originale d’Hervé tout seul était, ce nous semble, plus amusante en son texte charentonnesque que ne le sont les mots, politiques ou naturalistes, ajoutés par le librettiste du Petit Faust . Ne nous occupons point, du reste, plus longtemps des paroles, mais de la musique, qui a paru aussi charmante, cette fois, qu’il y a quatorze ans, et de l’interprétation, qui était le côté vraiment piquant de cette reprise au théâtre de la Renaissance, une reprise faite par M. Koning avec un soin, un luxe et un goût au-dessus de tout éloge. C’est une bien jolie Fleur-de-Noblesse que Mlle Jane Hading, dont la voix nous a semblé, même en parlant, plus enrouée que de coutume. Elle a pourtant dit avec beaucoup de charme la valse du second acte « Menuiserie, charpenterie ». Mlle Mily Meyer fait un amusant petit voyou d’un rôle qui n’est point bon, celui du Petit-Léon, le jeune ébéniste qui a « tapé dans l’œil » de Fleur-de-Noblesse. Vauthier, qui doit quitter la Renaissance au mois de décembre, n’a pas donné à Géromé le relief que lui donnait Milher. On sait que Milher avait composé avec une science de composition vraiment remarquable le personnage de ce gendarme ridicule, qui, sous le nom de Parmesan, existait déjà dans le Hussard persécuté « C’est encore du fromage, disait Hervé, mais c’est toujours Louis XV ». À force de soin et d’étude, Milher arrivait à l’originalité. Toujours comique, même quand il ne sait point son rôle, ou qu’il parait ne point le savoir, Jolly est un failli fort amusant, et, pour imiter Vauthier tant qu’il peut, le jeune Alexandre n’a point déplu dans Alexandrivore, dont il a chanté la Tyrolienne du 3 e  acte de façon à ne point faire trop regretter Marcel, le créateur du rôle, un maître ès-tyroliennes. N’oublions ni Jannin, l’amusant duc d’En-Face, qui ne peut parler sans avaler son râtelier ni l’ancien Vavasseur de Cluny, qui, sous le nom de Gilbert, débutait à la Renaissance dans le rôle du marquis, ni MIIe Andrée Dalti, qui sort de l’Eldorado, et dont le rôle de Dindonnette a été réduit à un peu moins que rien.

J’ai gardé pour la fin, non sans raison, je vous prie de le croire, en ce compte-rendu rétrospectif, la charmante, la délirante, l’exhilarante, la désopilante, l’excellentissime Desclauzas, qui a fait du bout de rôle de la marquise une création absolument ravissante. Oh ! l’originale et délicieuse comédienne, l’une des plus amusantes et des meilleures de Paris ! Rien que pour lui entendre chanter la Langouste atmosphérique bissée par la salle entière ; rien que pour lui voir dire les nouveaux couplets du troisième acte « Pourquoi me regardez-vous comme ça ? » trissés d’enthousiasme, ce soir, nous retournerions dix ou vingt fois, si nous en avions le temps, au nouvel et brillant Œil crevé de la Renaissance.