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Courrier de Paris, 29 mars 1859 [Faust de Gounod]

Feuilleton du courrier de Paris

Chronique musicale

J’extrais le passage suivant du nouveau livre que vient de publier M. Hector Berlioz et dont je parlerai plus en détail tout à l’heure.

« …. Le préjugé, veut encore, à Paris, qu’un musicien ne soit apte à faire que ce qu’il a déjà fait. Tel a débuté par un drame lyrique, qui sera inévitablement taxé d’outrecuidance, s’il prétend écrire un opéra bouffon, seulement parce qu’il a montré des qualités éminentes dans le genre sérieux. Si son coup d’essai a été une belle messe : « Quelle idée, dira-t-on à celui-ci, de vouloir composer pour le théâtre ! Il va nous faire du plain-chant ! que ne reste-t-il dans sa cathédrale ?... » Si un musicien a commencé par écrire une symphonie, et si cette symphonie a fait sensation, le voilà classé ou plutôt parqué ; c’est un symphoniste, il ne doit songer à produire que des symphonies, il doit s’abstenir du théâtre, pour lequel il n’est point fait ; il ne doit pas savoir écrire pour les voix, etc., etc. Bien plus, tout ce qu’il fait ensuite, est appelé, par les gens à préjugés, symphonie ; les mots, pour parler de lui, sont détournés de leur acception. Ce qui, produit, par tout autre, serait appelé de vrai nom de cantate, est, sortant de sa plume, nommé symphonie : un oratorio, symphonie ; un chœur sans accompagnement, symphonie ; une messe, symphonie. Tout est symphonie venant d’un symphoniste. Il eut échappé à cet inconvénient si sa première symphonie eut passée inaperçue, si c’eut été une platitude… »

Je regrette que cette page ne soit pas tombée sous mes yeux lorsque j’ai rendu compte d’Herculanum ; je l’eusse citée à propos de l’opéra de M. Félicien David, comme je la cite à propos du Faust, de M. Gounod. Pour bien des gens, M. Gounod est un symphoniste : — Sopho et la Nonne sanglante révèlent un talent de symphoniste qui exclut naturellement, chez l’auteur de ces deux belles partitions, toute espèce d’aptitude dramatique. Faust est aussi une symphonie….., une symphonie avec chœurs, car les chœurs de Faust ont été remarqués par tout le monde. Quand un compositeur ne suit pas les sentiers battus, quand il s’éloigne systématiquement des formules et des cadences vulgaires, quand il essaye d’atteindre aux plus hauts sommets de l’art et qu’il prétend traiter poétiquement un sujet poétique, vous pouvez être sûr qu’il sera considéré toute sa vie comme un rêveur de beaucoup de talent, mais tout à fait inhabile à traduire les différentes péripéties d’un drame ou d’une comédie. Il met trop souvent la statue dans l’orchestre, et, par moments, telle partie d’alto ou de clarinettes chante d’une façon bien plus mélodique, bien plus importante, que le baryton ou le soprano qui lui est en scène. Où s’arrête le récitant, où commence la cavatine ? Et pourquoi, contrairement à ce qui a lieu d’habitude, cette romance, ce duo ou ces couplets ne sont-ils pas précédés d’une ritournelle ? On ne fait pas un opéra en cinq actes avec un quatuor à peine indiqué, un trio, un duo, une sérénade, une chanson, une valse, des chœurs, et d’interminables récits. Où est le quintette de Moïse, où est le final de Don Juan, où est le septuor de Lucie ? Si ceux qui raisonnent de la sorte, qui s’adressent ces questions ou qui vous les adressent, exprimaient, nettement leur façon de penser, ils avoueraient que ce qui les choque, ce qui leur déplait, ce qui les déroute, dans une œuvre nouvelle, c’st la nouveauté de l’œuvre. Tout ce que les intelligences médiocres ne saisissent pas de prime abord, elles le condamnent. Eh ! vraiment, nous n’allons pas au théâtre pour entendre des oratorios et des symphonies ! Quelle singulière idée avez-vous donc, monsieur le directeur, de remettre ainsi, les destinées de la scène lyrique que vous dirigez, laquelle n’est que la troisième, vous le savez bien, entre les mains des symphonistes et des rêveurs, vous vous ruinerez à ce jeu-là. Un beau jour, il vous prendra la fantaisie de nous initier aux extravagances de M. Richard Wagner et ce sera votre dernier trait de folie, votre coup de grâce. Alors vous songerez aux compositeurs populaires que vous avez négligés, que vous avez éconduits ; vous irez à eux et vous leur direz : Sauvez le Capitole ! mais il sera trop tard. Nous sommes des parisiens de la vieille roche, et nous aimons les gais flons-flons, les joyeux refrains et les cavatines qui ne sont pas dépourvues de ritournelles. Ah ! qu’il fait donc bon, qu’il fait donc bon… entendre un jolie ténor à la voix pointue et nasillarde nous chanter : Je pars, je pars, je pars, je pars, en vidant sa coupe et son sac. Pauvre Fanchon, pauvre Margot, vous voilà devenue la Marguerite du Diable, vous ne roucoulez plus comme autrefois ; votre jupon s’est allongé d’une aune, vous êtes triste et rêveuse, et cela ne nous amuse guère de vous entendre gonfler votre amour aux étoiles et vos douleurs au bon Dieu.

Taisez-vous, trompes de mouches, car le chœur des enthousiastes s’avance et va couvrir de sa grande voix vos monotones bourdonnements. Ils sont nombreux les enthousiastes de M. Gounod, ceux qui comprennent son talent et qui l’admirent, ceux qui s’inclinent devant le jeune maître et osent le suivre dans les […] régions qu’il habite. Je me joins à eux pour proclamer le grand succès de Faust, succès de bon aloi qui repose sur le mérite de l’œuvre, et auquel une exécution des plus remarquables a dû, nécessairement, contribuer.

Les auteurs du poème n’ont fait que suivre presque pas à pas, scène par scène, la tragédie de Goëthe : s’ils n’ont éliminé certains détails, s’ils ont amoindri ou supprimé certaines figures ; en revanche ils ont développé avec beaucoup d’art et d’habileté telles situations qui devraient séduire plus par […] l’imagination du compositeur.

Après une courte introduction, d’un style sévère et d’un caractère fantastique, la toile se lève et nous laisse voir le docteur Faust dans son cabinet d’étude. Le doute et le découragement […] ; mais il entend au loin le carillon des cloches de Pâques ; les hymnes saintes retentissent dans l’église ; des villageois et des jeunes filles passent sous ses fenêtres en chantant une pastorale, et l’âme désenchantée du philosophe se réveille au murmure de ces chansons et de ces harmonies… « Oh ! il y a dans l’air des esprits qui flottent, souverains entre la terre et le ciel, qu’ils descendent de leurs nuages d’or et me guident vers une vie nouvelle et lumineuse. » Et Méphistophélès, sans qu’on le voie sortir de la peau d’un barbet noir, apparaît devant Faust, le petit manteau sur l’épaule, la plume de coq au chapeau et l’épée au côté, dans toute la gracieuse élégance d’un gentilhomme. Une goutte de sang, le pacte est signé, et le docteur s’avance vers l’image de Marguerite, que Méphistophélès vient de lui montrer, tournant son rouet dans un nuage. Pour transfigurer Faust, le diable n’a pas eu besoin de le conduire dans l’entre de la sorcière. Le monologue de Faust, le chœur rustique avec ces pédales de musette et le duo final sont les trois morceaux saillants de ce premier tableau, qui est assez court et sert de prologue à la pièce.

Le second acte débute par une kermesse, un triple chœur admirablement écrit, et dans lequel on a surtout remarqué le passage chanté par les vieillards :

Et nous allons voir couler l’eau

Le long de la rivière.

Cela a une tournure archaïque, cela se chante avec des branlements de tête et des chevrottements qui devaient produire leur effet. La dispute entre les jeunes filles et les vieilles femmes est fort originales, traitée avec on ne peut plus de verve et d’esprit. Nous ne sommes Nous ne sommes pas loin de la verve de d’[...] dont voici les refrains des joyeux compères au milieu desquels j’aurais bien voulu reconnaître la chanson de Brander ou celle de Méphistophélès.

M. Berlioz n’a oublié ni l’une ni l’autre de ces deux chansons dans sa Damnation de Faust, et ce ne sont pas les pages les moins curieuses et les moins piquantes de cette belle partition. Dans le Faust de M. Gounod, Méphistophélès interrompt l’un des buveurs et chante à sa place des couplets sur le veau d’or. Le vin coule, les brocs s’emplissent ; mais c’est le vin du diable, qui, en se répandant sur le sol, fait jaillir des étincelles, et se change en une longue traînée de feu : Méphistophélès est reconnu, et il s’éloigne, saisi de terreur, à la vue des épées en croix que lui présentent les étudiants.

Cette scène n’est pas textuellement ainsi dans Goëthe. Oh ! le pauvre diable que celui qui tombe en pâmoison devant des croix improvisées et qui n’ont même pas été aspergées d’eau bénite. N’importe ; la scène est très dramatique, et le compositeur l’a rendue avec une puissance, avec une vigueur des plus remarquables.

A ce magnifique choral succède une très jolie valse allemande, accompagnée par le chœur, et coupée par un court dialogue entre Faust et Marguerite : « Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma conduite ? — Je ne suis ni demoiselle ni belle, et n’ai besoin de personne pour rentrer à la maison. » M. Gounod a traduit très poétiquement, par une phrase suave, cette conversation qui, n’était le caractère des personnages, n’aurait par elle-même rien de bien poétique.

Le troisième acte se passe dans le jardin de Marguerite : il renferme un très beau cantabile, chanté par Faust, la chanson gothique du roi de Thulé, un quatuor, l’air de Marguerite essayant l’un après l’autre les joyaux de la cassette, un duo et une scène d’amour qui termine l’acte, lequel est certainement un des meilleurs de l’ouvrage.

Je n’ai pas bien compris pourquoi M. Gounod a fait entendre dans l’orchestre des coups de cymbales et de grosse caisse frappés pianissimo au moment où Marguerite, éblouie par le scintillement des diamants et des émeraudes, se trouve aussi richement parée que la fille d’un roi ; je crains que ce ne soit pour exprimer tout ce qu’il y a de solennel et d’ambitieux dans une telle comparaison. Mais que ce quatuor est charmant, comme ils causent tendrement, ces deux amoureux, et quels [...]. Ecoutez Marguerite appuyée sur sa fenêtre, aspirant les parfums enivrants des fleurs qui l’environnent et ouvrant ses bras au bien-aimé. Quelle extase, quel ravissement ! que d’amour, que de volupté dans ce chant et dans ces harmonies ! N’est-il pas vrai que cette scène est admirable et que le musicien a surpassé le poète ?

La voilà sortie de son rêve, la pauvre Gretchen, et le bruit du rouet accompagne sa chanson plaintive.

La scène change : Valentin et ses compagnons d’armes entonnent à pleine voix un chœur dont le rythme est plein de vigueur et d’énergie, et que l’on a fait bisser sans aucun égard pour les poumons de messieurs les choristes. Les griffes de Satan grattent les cordes de la mandoline devant la porte de Marguerite :

Vous qui faites l’endormie,

N’entendez-vous pas,

O Catherine, ma mie,

Ma voix et mes pas.

Un coup d’épée de Valentin brise l’instrument entre les mains du donneur de sérénade et l’épée de Méphistophélès traverse la poitrine du soldat. Le frère dénonce publiquement le déshonneur de sa sœur ; il expire en lançant l’anathème sur la jeune fille qui pleure agenouillée devant lui. Cette scène émouvante a causé une impression très-grande ; mais l’enthousiasme du public a été bien mieux justifié encore par la scène de l’église qui fait un final si pompeux et si grandiose à cet quatrième acte. L’orgue mêle ses accords religieux aux sombres accents du dies irae ; Marguerite prosternée sous le porche de la cathédrale, essaie de calmer ses remords par la prière. Méphistophélès, debout à ses côtés et invisible pour elle, couvre de ses imprécations et de ses blasphèmes les sanglots de la pécheresse.

Voici la nuit de Walpurgis ; des silhouettes fantastiques passent dans les airs et les sorcières mènent sur le Brocken leur ronde échevelée, « cela se presse et pousse, siffle et clapote, frémit et grouille, file te bavarde ; cela reluit, étincelle, et jure et flambe ! Un véritable élément de sorcière. » Au milieu de ces masques hideux et grimaçants, apparaît à Faust la douce figure de Marguerite : quel étrange ornement porte-t-elle donc autour de son cou ? Un petit ruban rouge étroit comme le tranchant d’un couteau ! Les auteurs du libretto ont amené ici l’épisode d’Hélène qui ne se trouve, on le sait, que dans la seconde partie du drame de Goëthe. L’épouse de Ménélas préside l’orgie à laquelle prennent part Laïs, Cléopâtre, et une foule de célébrités païennes. Un décor d’une richesse éblouissante est évidemment le seul prétexte que l’on puisse donner à cette exhibition tout à fait inattendue.

Le récit de Méphistophélès et les couplets bachiques de Faust ont été beaucoup mieux appréciés que les glapissements des diablesses chevauchant sur leurs balais fourchus et poussant des hou hou avec accompagnement de cymbales et de petite flûte.

Il y a d’excellentes choses dans l’acte de la prison : un trio très dramatique et le grand air de Marguerite coupé par des réminiscences de la valse du second acte et par le rappel de cette phrase suave que les deux amants ont chantée à leur première rencontre. L’apothéose est traités avec beaucoup de grandeur et d’élévation : elle a bien le caractère mystique qui convient aux hymnes des archanges et des séraphins et termine pompeusement une œuvre que je n’hésite pas à classer parmi les plus complètement belles de ce temps-ci, une œuvre dans laquelle des très légères imperfections sont effacées par des inspirations et des beautés de premier ordre.

La pièce est montée avec un luxe de décors et de mise en scène qui atteste le bon goût, l’intelligence et l’habileté de M. Carvalho ; l’exécution m’a paru en tous points très satisfaisante et l’orchestre et chœurs méritent des éloges ; Balanqué a du mordant, de la verve et de l’ironie : il a fort bien chanté sa sérénade et a trouvé des éclats de voix vraiment sataniques dans la scène de l’église. Barbot a fait un tour de force dont peu d’artistes moins bons musiciens que lui auraient été capables ; Il a appris le rôle de Faust en trois semaines et il l’a chanté avec beaucoup de talent et de distinction. Mlle Faivre est charmante et pleine de gentillesse sous les traits de Siebel ; Reynal a débuté dans le personnage de Valentin : il a une très belle voix de baryton et pourra rendre, je crois, de très utiles services au Théâtre-Lyrique.

Dans l’écrin de Marguerite, il n’y a pas une perle, pas un diamant qui vaille la voix de Mme Miolan-Carvalho ; toutes les nuances, toutes les délicatesses de son rôle ont été rendues par la grande cantatrice avec un talent et un art exquis ; je n ‘aurais jamais cru qu’une voix si habituée à voltiger dans le domaine de la fioriture et de la roulade pût se prêter aussi magistralement à l’interprétation du chant large et dramatique. Voilà revenues les belles soirées des Noces de Figaro ; l’entr’acte n’aura pas duré longtemps.

E. Reyer.