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Courrier de l’Europe et des spectacles, 14 août 1810 [Les Bayadères de Catel]

Le poème des Bayadères, ainsi que nous l’avons dit, se distingue de la plupart des autres poèmes d’opéra, par une versification facile, élégante et souvent très lyrique. Il est bien coupé, bien dialogué pour la musique ; il favorise la pompe, la variété du spectacle, et amène très heureusement les ballets ; mais c’est aux dépens de l’intérêt du fond. L’action de ce poème est faible et décousue, souvent obscure ; les deux premiers actes n’offrent que la même situation : dans le premier, c’est le rajah Démaly ; dans le second, c’est le chef des Marattes Olkar qu’on surprend au milieu des plaisirs d’une fête. Le troisième acte offre une petite ruse d’opéra comique ; l’auteur eût été mieux inspiré s’il eût suivi à la lettre la fable de Schirven s’étant fait homme, mourant réellement, renaissant ensuite dans les flammes de son bûcher, et remontant aux cieux avec sa fidèle épouse. Ce merveilleux eût été plus convenable à la scène du grand opéra, qu’un stratagème dont l’invraisemblance ne relève pas la mesquinerie. Si on examine le caractère de Démaly, on n’y reconnaîtra que celui d’un très pauvre monarque ; sa molle faiblesse ne justifie ni l’amour qu’on lui porte, ni le dévouement de Laméa. Quant à ses ministres, on ne conçoit pas quel intérêt ils ont à ne prendre aucune mesure contre l’invasion d’Olkar ; ils ne paraissent pas lui avoir vendu leur patrie ; ils sont donc bien stupides. Laméa est le seul beau caractère de la pièce : ses sentiments sont pleins de noblesse, le sacrifice auquel elle se résigne volontairement et avec joie a quelque chose d’héroïque et de sublime ; cependant le refus qu’elle fait de la main du rajah se rapproche de la situation de Roxelane dans le troisième acte des Trois Sultanes.

La musique annonce un compositeur savant ; l’auteur s’est efforcé de s’y élever aux plus grands effets de l’harmonie ; mais le sujet demandait plus de mélodie, plus de ces morceaux qui peignent la tendresse et la volupté. Excepté l’air de Démaly : Viens, Laméa, etc. que Nourrit chante, avec beaucoup d’expression, au premier acte ; celui de Laméa au second acte : Sans détourner les yeux, auquel Mme Branchu prête le charme de sa voix délicieuse, et quelques fragments de récitatif dont les modulations sont douces et touchantes, il n’y a presque rien pour le cœur dans la musique de cet opéra. On y remarque, il est vrai, des morceaux d’une composition large, énergique, tels que l’air : Voyez-vous du haut des montagnes, dans lequel MmeBranchu électrise l’auditoire ; celui d’Olkar : Bannis à jamais de ton cœur, où Derivis montre autant de chaleur que de noblesse, et deux morceaux d’ensemble très beaux ; mais tout le reste est bruyant, assourdissant, peu original et plein de réminiscences, que M. Catel a quelque fois puisées dans ses propres ouvrages, notamment dans le pas des Scythes de sa Sémiramis, dont plusieurs fragments sont appliqués aux Bayadères.

Les ballets forment la partie la plus séduisante de cet opéra ; les autres parties ne semblent en être que les accessoires. Pendant le chœur de la première scène du premier acte, on voit un pas très gracieux de cinq bayadères. Pendant la fête du même acte, les pas des bayadères, leurs mouvements, leurs attitudes, leur manière de se grouper au son des instruments des jongleurs, sont d’un effet très pittoresque. La fête du second acte est un magnifique ouvrage de chorégraphie ; nous ne croyons pas qu’un ballet puisse réunir de plus belles oppositions, placées avec plus de talent et un plus grand goût : les évolutions militaires des marattes ; les danses des bayadères ; leurs attitudes agaçantes en jouant avec leurs schals, de cent manières différentes, plus voluptueuses les unes que les autres ; les séductions irrésistibles qu’elles emploient pour désarmer les marattes ; leurs pas guerriers, leurs évolutions animées, la contenance martiale qu’elles prennent en s’exerçant avec les armes que la valeur vaincue par le plaisir a laissé dans leurs mains ; enfin l’ivresse générale qu’elles font régner parmi les marattes et dont ils sont tout-à-coup réveillés comme par un coup de tonnerre ; tout dans ce ballet émeut le cœur, enflamme l’imagination et enchante les sens. Quant à la fête indienne qui termine le troisième acte, elle fait infiniment d’honneur aux connaissances chorégraphiques, à l’esprit et au goût de M. Milton.

Quant aux décorations qu’on doit à M. Isabey, c’est presque dire qu’elles méritent les plus grands éloges, en nommant cet artiste distingué ; elles sont en effet d’une composition charmante, d’un fini précieux et offrent un mérite souvent négligé, celui d’être en parfaite harmonie avec les couleurs, la richesse et la magnificence des costumes des personnages. L’auteur avait à surmonter la difficulté d’accorder notre goût exercé par la jouissance des chefs-d’œuvre des arts, avec la bizarrerie de l’architecture indienne, et le grotesque des ornements de cette architecture. M. Isabey s’est tiré de cet écueil en artiste habile. La varangue, ou logement des femmes, au premier acte, est très belle. Le bois sacré au second acte, quoique bien dessiné, produit peu d’effet ; l’arbre gigantesque, dont les branches, courbées vers la terre, semblent se repiquer dans un massif de pierre, n’est pas d’une invention heureuse ; mais la place de Bénarès que l’on voit ensuite présente un tableau très pittoresque, une perspective ménagée avec beaucoup d’art. Enfin, la salle du palais au 3e acte, et la galerie du trône, dont les colonnes se multiplient à l’infini dans un lointain à perte de vue, attestent le plus rare talent et commandent l’admiration. On doit aussi beaucoup d’éloge à M. Boutron, pour l’exécution des machines.