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Courrier de l’Europe et des spectacles, 24 février 1810 [Cendrillon de Nicolò]

Théâtre de l’Opéra-Comique.

Cendrillon, ou le petit soulier vert, opéra féerie en 3 actes.

Quand un ouvrage dramatique a un résultat moral, il est arrivé au véritable but de l’institution des jeux scéniques. C’est alors que la devise donnée par Dominique, à l’Opéra-Comique : Castigat ridendo mores, reçoit la plus juste application. Tel est le résultat que doit produire l’opéra de Cendrillon ; il nous faut de la féerie pour nous donner des leçons que nous puissions supporter ; il n’y a plus que la baguette magique qui puisse nous donner des leçons, et les sorciers que nos ancêtres brûloient en cérémonie sont devenus les seuls professeurs de morale admissibles au théâtre.

Le bon exemple donné par l’opéra de Cendrillon a été précédé par les utiles leçons que renferme l’opéra Zémire et Azor. Dans cette dernière pièce, la sensibilité et la douceur font oublier la difformité. Dans celle qu’on vient de jouer ce sont les vertus modestes et courageuses qui l’emportent sur le beauté fière et sur les talens orgueilleux. Ainsi, long-tems après que la Belle et la Bête ont, sous la plume de Mad. Leprince de Beaumont et de Marmontel, ouvert un petit cours de morale, on le voit se renouveler sous la plume féconde de l’auteur du Petit Soulier vert, qui a emprunté ce sujet au recueil des Contes de Fées, si connu dans tous les pays, et qui, passant de la mémoire des nourrices sur nos théâtres, vient encore moraliser la génération présente.

C’est M. Etienne, déjà connu par plusieurs productions dramatiques au théâtre Louvois, au Théâtre Français et au théâtre Feydeau, qui a conçu et exécuté avec succès le projet de mettre sur la scène un conte très-ingénieux, tiré de ce qu’on appelle la Bibliothèque Bleue. Ce sont les Mille et une Nuits qui fournirent, il y a quelques années à cet auteur le sujet de Gulistan, ou le Hulla de Samarcande. Ce sont aujourd’hui les Contes de Fées qui lui inspirent l’opéra de Cendrillon, ou le Petit soulier vert. En divisant en scènes et en ariettes ce joli petit conte qui amuse et occupe si fortement le premier et le second âge, M. Etienne a appelé M. Nicolo à son secours, pour faire de cette heureuse allégorie la leçon et le charme des grands enfans. Il falloit réunir l’esprit scénique et la magie musicale des deux auteur d’Un jour à Paris, pour attirer l’attention publique sur un sujet aussi rebattu et aussi connu de tout le monde.

Il est inutile sans doute d’observer que ce conte a fourni le sujet de plusieurs pièces ; que l’auteur de l’ouvrage nouveau a changé peu de chose, et que seulement, au lieu d’une fée, il y a mis un grand astrologue. Voici l’analyse de cet opéra :

Le baron de Montefiascone a deux filles orgueilleuses, Clorinde et Tisbé, et une belle-fille (Cendrillon), qu’elles traitent comme leur servante. Tandis qu’elles sont à se parer pour aller à la fête que donne Ramir, prince de Salerme, qui doit faire choix d’une épouse ce jour même, Cendrillon, toujours bonne, accueille un pauvre, et se prive de son déjeuner pour lui. Grondée par ses sœurs et par son père, Cendrillon se console ; le pauvre lui a dit :

            Vous avez un beau cœur, tout vous réussira ;

            Le ciel vous récompensera.

Ce prétendu pauvre n’est rien moins que le grand astrologue Alistor, précepteur de Ramir ; il a pris ce déguisement pour éprouver le cœur des jeunes personnes qui aspirent à la main du prince ; c’est par le conseil de ce sage que Ramir joue le rôle d’un simple écuyer, et que Dandini, le plus ignare, le plus stupide des gens de sa suite, remplit le personnage du Prince. Alidor reparoit (sans déguisement) et annonce au baron que le prince, à l’issue de la chasse, doit venir prendre dans son carrosse, Clorinde et Tisbé, et les conduire à la fête. Quelle joie pour nos orgueilleuses !... Chacune d’elles espère que le prince la distinguera ; mais le prince (Ramir) a vu Cendrillon et déjà il la préfère à ses sœurs.

Malgré ses balourdises, Dandini charme aisément Clorinde et Tisbé, qui lui trouvent de l’amabilité, de l’esprit, une bonne tournure…. C’est tout simple, elles croient voir en lui un prince. Elles partent ; Cendrillon voudroit bien aussi aller à la fête, sa demande n’est point accueillie, son père et ses sœurs lui ordonnent de rester mais Alidor l’assure qu’elle y viendra.

Au deuxième acte on voit Cendrillon endormie dans le palais, et richement parée ; Alidor lui remet une rose ; cette fleur est un talisman qui doit l’empêcher d’être reconnue.

La famille de Montefiascone arrive ; Dandini nomme le baron son grand échanson, et est accablé d’éloges de la part de Clorinde et de Tisbé. Chacune d’elles croit qu’il l’a préfère à sa sœur, et il s’en suit une scène assez vive. Dandini annonce que celle qu’il n’épousera pas donnera la main à son écuyer (le prince) ; ce dernier se présente, et, malgré ses avantages physiques, il est fort mal accueilli des deux sœurs, qui s’indignent à la seule idée d’épouser un écuyer, elles lui conseillent de demander la main de Cendrillon. Ce n’est pas le prince que l’on repousse, c’est l’écuyer que l’on rebute. Au surplus, Ramir n’a rencontré à sa cour que des femmes vaines et ambitieuses ; il a reconnu que toutes aspiroient à la couronne, et qu’aucune ne cherchoit à mériter le cœur d’un époux. Le prince a une entrevue avec Cendrillon : il se déclare son chevalier au tournois, où l’on va proclamer la plus belle. Cendrillon, que le spectacle des grandeurs n’éblouit pas, trouve le prétendu écuyer fort à son goût. Elle voit ses sœurs, qui ne le reconnaissent pas, et profite de son talisman pour les embrasser et leur faire des présens. Le prince est vainqueur au tournois. À la fête, Clorinde et Tisbé font assaut de talens. Cendrillon chante à son tour, Dandini tient la couronne, ne sachant à qui la donner ; le prince la lui prend des mains et l’offre à Cendrillon, au nom de Ramir…

À la grande satisfaction de Clorinde et de Tisbé, Cendrillon a disparu ; elles sont certaines d’avoir la préférence sur toute autre, et croyant toujours que Dandini est prince, elles lui prodiguent les protestations d’un attachement inviolable : une chaumière et votre cœur, lui disent-elles, voilà tout ce que nous désirons ; mais Dandini une fois détrôné n’est plus à leurs yeux qu’un objet de mépris ; elles ne savent pas comment elles ont pu trouver cet homme là aimable, cependant, pour les punir, le prince dit qu’il sait qu’elles aiment son écuyer, et ordonne que l’une des deux l’épouse.

En fuyant, Cendrillon a perdu un petit soulier vert. Toutes les jeunes filles sont mandées au palais pour essayer ce soulier. Cendrillon vient aussi et se retrouve avec le prince, qui ne se doute point que c’est la même personne dont il est devenu amoureux pendant la fête. Alidor proclame que celle à qui pourra aller le soulier méritera la couronne et la rose. Cendrillon s’approche, montre son second soulier et paroit tout-à-coup richement parée. Courageuse dans l’adversité, modeste dans les grandeurs, Cendrillon a triomphé de toutes les épreuves ; le bonheur du prince est à son comble.

Juliette et Lesage jouent deux rôles de caricature ; Paul joue le rôle du prince. Les deux sœurs de Cendrillon, dont les rôles sont bien rendus par Mesd. Durette et Regnault, ont chanté au premier et au deuxième acte deux duo charmans. Le principal rôle, celui de Cendrillon, a été joué avec beaucoup de grâce et de talent par Mlle Alexandrine-Saint-Aubin ; elle a été très-applaudie, sur-tout lorsqu’elle a mêlé le talent de la danse à celui du chant. M. Solié remplissoit le rôle du magicien ; l’air qu’il a très-bien chanté au second acte a paru cependant un peu long. Mais le boléro qu’a chanté Mad. Duret, dans la fête, au second acte, a été parfaitement exécuté et fort applaudi.

B.–B.