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Courrier des spectacles, 17 floréal an X / 6 mai 1802 [Sémiramis de Catel]

Première représentation de Sémiramis

L’auteur a conservé le plus souvent qu’il lui a été possible, les vers de Voltaire ainsi qu’il le dit lui-même dans sa préface, et partout où il a été obligé de trancher les idées pour resserrer l’action, il a sauvé les sacrifices avec intelligence, en suivant toujours la marche observée dans la tragédie ; l’adresse consistait surtout à placer à propos les détails qui sont du genre de la scène lyrique, tels que cérémonies religieuses, pompe militaire, fêtes, etc.

À cet égard tout est bien dans le premier acte ; Ninias sous le nom d’Arsace a vaincu les barbares, il revient à la cour de Sémiramis, et il est entouré de tout l’éclat du triomphe ; c’est alors que la danse est bien placée, aussi produit-elle un grand effet ; nous désirerions pouvoir dire la même chose des danses du troisième acte, mais outre qu’elles n’offrent pas de détails heureux, elles sont tout-à-fait en contre-sens avec le caractère de la situation. Un trône dressé contre des murs de l’enceinte de la ville, un hymen dont les apprêts ont lieu hors du temple, ce qui n’est nullement dans les mœurs orientales, une fête pour ainsi dire sur le seuil de la tombe de Ninus, tout se trouve hors d’harmonie avec le ton des situations et la nature de la catastrophe terrible qui doit terminer l’action. Nous ne nous arrêterons pas à l’inconvenance de faire figurer les Prêtresses dans la danse ; c’est une faute trop facile à faire disparaître.

La manière dont les chœurs ont été placés est beaucoup plus heureuse, et n’était pas moins délicate. Ils sont presque tous très identifiés avec le sujet et versifiés avec soin.

La rareté des bons poèmes depuis quelque tems a donné l’habitude de regarder la musique comme ce qui constitue un opéra de préférence à la poésie ; c’est un grand malheur ; car les vers harmonieux forment pour ainsi dire les premières idées du compositeur ; et quiconque entend exécuter Armide, s’écrie involontairement que le poème n’a dû coûter aucun travail sensible au génie de Gluck.

La multiplicité des vers alexandrins assujettit le musicien à une coupe uniforme ;  et l’opéra de Sémiramis, tant pour le chant que pour le récitatif se ressent de ce défaut. La plume du compositeur a pu se fatiguer de ces règles toujours les mêmes, et il en résulte, qu’à l’exception de quelques morceaux, le premier acte est le seul qu’il ait traité avec chaleur et d’une manière suivie. Cependant il n’est pas exempt d’endroits faibles, ou qui laissent trop percer l’étude des ouvrages des maîtres les plus célèbres. Quelques traits de l’ouverture se trouvent dans cette catégorie.

Le chœur d’introduction est d’un style gracieux et pur ; l’air d’Azéma dans sa réponse à Assur est d’un chant agréable, mais qui laisse peut-être à désirer plus de dignité. Dans ce morceau comme dans plusieurs autres, le compositeur s’est écarté de cette belle unité de ton qui soutien l’attention de l’amateur, tandis que l’usage où plutôt l’abus de variété des modulations dans un même air, le désoriente, le distrait de l’intérêt de la situation pour le forcer à se rendre compte de ces changements, et des règles d’après lesquelles on les a opérés.

L’air d’Assur, commençant par ces mots ; Contre un rival que je déteste, prouve plus de verve, les basses ont un langage bien marqué, la période est mieux arrondie, mieux terminée. Le chœur des femmes de la suite de Sémiramis est sur une idée d’harmonie aussi simple qu’heureuse : il y a encore des beautés dans l’air chanté par mademoiselle Maillard, remplissant le rôle de Sémiramis, et le musicien a surtout saisi avec habileté le sens de ces vers, que l’actrice d’ailleurs a supérieurement rendus.

Viens-tu pour m’entraîner vivante

Dans l’affreux séjour des Enfers.

Mais le style de la marche ainsi que celui du chant placé dans la bouche du Grand-Prêtre, manque de couleur et de force. On ne trouve aucune image sur ce vers qu’il était peut-être important de saisir, et qui prêtait par la seule coupe de l’hémistiche :

Le sang de Ninus crie et demande vengeance.

Cependant l’accompagnement est pittoresque ; sur les paroles prononcées par l’oracle.

Nous ne parlerons pas du chœur qui accompagne la pompe du triomphe ; il manque absolument de caractère, mais il s’en faut qu’on puisse faire le même reproche à la composition de l’air de la danse des Africains ; elle mérite d’être mise en comparaison avec ce que les meilleurs maîtres ont créé en ce genre, fait ressortir encore davantage la beauté de l’un des pas les plus étonnants dont le cit. Gardel ait enrichi la scène de l’Opéra.

Au second acte on remarque un cantabile très-bien chanté par le citoyen Roland remplissant le rôle d’Arsace ; mais dans le reste de l’ouvrage le musicien ne soutient plus ses premières conceptions ; les idées de chant sont froides, incertaines ; sans liaisons entre-elles le récitatif languit, les instruments d’harmonie dominent quelquefois un peu trop dans l’accompagnement, et les arpèges en la coupe de ce dernier, rentrent trop souvent dans le genre de ceux que l’on connaît déjà.

Cette première représentation offrait un intérêt de plus dans le début du citoyen Roland, élève du Conservatoire. Ce jeune homme qui devra l’étendue de ses moyens à l’habitude du théâtre, réunit à un organe pur, à une voix claire et juste, à des inflexions toujours placées d’une manière judicieuse, l’art de ménager ses sons, et de prosodier sa déclamation ; point d’ornements, point de sons appuyés et traînants d’une note à l’autre, en tout, une excellente méthode ; l’étude et la confiance qu’elle inspire après un certain temps, lui rendront plus faciles encore les notes le plus élevées qui appartiennent à la haute-contre, en sorte qu’il ne fasse usage de la voix de tête que le plus rarement possible.

Nous avons dit un mot de la danse. C’est au premier acte surtout qu’elle est remarquable, des groupes dessinés avec un goût extrême, et un pas de cinq très-agréablement dansé par madame Gardel, mesdemoiselles Chevigny, Saulnier, Delille et Louise ont fait le plus grand plaisir ; mais l’enthousiasme a éclaté lors du ballet singulier des Africains armés de haches. C’est une chose qui surpasse tout ce que l’imagination peut supposer ; point de combats, mais seulement de simples attitudes, des marches et des développements bien adaptés au caractère et aux repos de la mesure. Le pas du troisième acte entre le citoyen Vestris, mademoiselle Chameroy et madame Gardel, ne présente rien de nouveau après tout ce qu’on connaît en ce genre ; mais la ressemblance plaît encore avec des talents tels que ceux qu’on vient de citer.

Ce qui peut assurer à l’opéra Sémiramis une suite de représentations, ce sont, indépendamment des beautés dont on vient de donner les détails, la pompe surprenante déployée à la scène, le luxe des costumes et quelques parties des décorations. La première est d’un bel effet, quoique l’optique soit manqué pour les dimensions que doivent présenter à l’œil les murs de la ville placés au-delà de l’Euphrate, les jardins de Sémiramis vus dans le lointain à la décoration du troisième acte ne répondent nullement à l’idée de grandeur et de majesté qu’on ont donnée les ancien historiens ; d’un autre côté le tombeau de Ninus ne dit rien à l’imagination et ne représente exactement qu’une porte dans un mur ; il s’engage d’ailleurs sans grâces dans quelques massifs de cyprès qui ferment la partie latérale de la scène. Ces cyprès sont couronnés par des palmiers ce que la réflexion a beaucoup de peine à concilier.

La décoration du second acte qui représente une immense galerie vue dans toute sa projection est beaucoup plus belle, quoique les couleurs y soient plus multipliées que ne le comporte la vraisemblance en architecture.

B***