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Courrier des spectacles ou Journal des arts, 18 mai 1806 [Uthal de Méhul]

Uthal, imité d’Ossian

Cet opéra-comique est un genre tragique ; il ne lui manque, pour ressembler parfaitement à un grand opéra, que des ballets et un récitatif chanté. Le style est de la haute tragédie ; la pièce a son Monvel dans la personne de Solié, son Talma dans celle de Gavaudan, et sa Duchesnois dans Mad. Scio. Elle est écrite presque toute entière en grands vers chargés de toute la pompe des figures et des épithètes. Le style est pur, et souvent élégant ; mais le plan en est foible, et quelquefois bizarre. Les situations ont peu de vraisemblance et d’intérêt ; cependant la représentation a eu un très grand succès, d’abord, parce que la musique est de M. Méhul, et qu’elle est digne de sa réputation de célèbre et savant compositeur ; en second lieu, parce que les acteurs ont joué leurs rôles d’une manière très distinguée ; et enfin, parce que l’ouvrage est monté avec beaucoup de soin, et soutenu de tout l’appareil théâtral.

Uthal, jeune guerrier plein d’ambition, d’audace et de férocité, a détrôné le Roi Larmor, vieillard foible et pacifique, et s’est en même tems emparé du cœur de Malvina, fille unique de ce prince malheureux. Larmor réduit à errer seul dans les forêts, y retrouve sa fille désolée elle-même du crime de son époux et des infortunes de son père ; elle cherche en vain à calmer son ressentiment ; le vieillard refuse de rien entendre, et invoque l’appui de Fingal, prince brave et généreux. Fingal marche aussi-tôt avec ses soldats, résolu de punir Uthal, et de replacer Larmor sur son trône. Malvina éperdue, parcourt la forêt au milieu des ténèbres, dans l’espoir d’y rencontrer quelque guerrier qui s’intéressera à sa cause, et arrêtera l’effusion du sang. Uthal seul et séparé de son épouse, erroit de son côté, dans l’espoir de la trouver. Malvina s’adresse d’abord à lui sans le reconnoître ; Uthal se refuse à toute médiation et se nomme. Ici il s’engage un dialogue très-pathétique entre les deux époux ; Malvina presse Uthal de renoncer au trône qu’il a usurpé, et de Prince lui répond par ce vers, qui paroîtra peut-être un peu singulier :

                  Pour ne pas être vil, je reste criminel.

comme si le crime étoit une chose bien honorable. Cependant Larmor arrive avec une grande armée ; Uthal la brave tout seul, et cette grande armée a la générosité de le laisser fuir et de lui permettre de quitter le champ de bataille, pour aller lui-même se mettre à la tête de ses soldats. Malvina qui n’a pu le ramener, le quitte et se jette dans le parti de son père. Le combat s’engage ; Uthal est vaincu. Malvina déclare alors qu’elle le suivra. La générosité de cette femme extraordinaire et courageuse émeut le père et le gendre ; ils se réconcilient, et les deux armées se réunissent pour célébrer ce grand événement.

Il y a dans cet ouvrage beaucoup plus de mouvement, d’appareil et de richesses lyriques que dans plusieurs opéras de l’Académie Impériale. La partie musicale est d’une grande beauté d’expression et d’harmonie. On y remarque sur-tout une circonstance neuve, c’est qu’il n’y a pas de violon dans les accompagnemens. L’ouverture a excité de grands applaudissemens ; c’est la peinture d’un orage. L’air de Solié : Ombre de mes ayeux, est d’un style solemnel [sic] et touchant tout à-la-fois. Ceux de Gavaudan et de Batiste font regretter que l’auteur ne les ait pas multipliés davantage, mais les chœurs et tous les morceaux d’ensemble sont féconds en effets vrais, profonds et dramatiques. Les acteurs et sur-tout Mad. Scio, que l’on a redemandée après la représentation, ont déployé des talens très distingués. L’auteur du poëme est M. de St-Victor.