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Excelsior, 20 novembre 1911 [Déjanire de Saint-Saëns]

UNE PREMIÈRE À L’OPÉRA

« DÉJANIRE »

Cette « Déjanire » est la seconde qu’ait écrite M. Camille Saint-Saëns. La première, qui était un drame avec musique, fut représentée aux Arènes de Béziers.

Et d’abord, avant toutes choses, il faut rendre hommage à l’activité du grand artiste qui, comme naguère Verdi, ne cesse de donner à de plus jeunes et à de moins glorieux l’exemple du travail régulier. Cet exemple, avec Déjanire, prend quelque chose de particulièrement instructif : M. Camille Saint-Saëns avait commencé, il y a une douzaine d’années, par écrire la musique de scène pour un drame de feu Louis Gallet, représenté aux arènes de Béziers. Plus tard, l’esprit toujours en éveil, il s’aperçut que ce drame ferait un bon livret d’opéra : tandis que tant d’autres, moins illustres, considèrent comme définitive, inviolable et sacrée la moindre ligne tombée de leur plume, M. Camille Saint-Saëns remit son ouvrage sur le chantier. Même, Louis Gallet étant mort dans l’intervalle, M. Saint-Saëns, qui courtise volontiers la Muse, remania d’abord le texte du poème avant d’en développer et d’en enrichir la musique. Sous, sa seconde forme, Déjanire, devenue tragédie lyrique en quatre actes, fut d’abord jouée à Monte-Carlo ; l’Opéra en donnait hier soir la répétition générale.

Hercule a vaincu Eurytos, tyran d’Œchalie ; parmi les captives qu’il a ramenées se trouve la jeune Iole, fille d’Eurytos lui-même. Pour les beaux yeux de cette princesse, le fils d’Alcmène oublie les charmes de la belle Déjanire. Mais, devant Iole, le héros divin est plus timide qu’un enfant ; il n’ose faire lui-même l’aveu de son amour et charge de ce soin son ami Philoctète : message incommode, car Philoctète de son côté aime Iole dont il est aimé. Déjanire survient, inquiète, jalouse, vengeresse : elle pressent l’infidélité d’Hercule et implore contre lui la vindicte de Junon. 

Elle pénètre même dans le gynécée, auprès d’Iole : Hercule la surprend et la chasse. Délivré de cette présence importune le vainqueur d’Eurytos se déclare à Iole : la princesse se dérobe ; Hercule devine en elle un autre amour ; il veut connaître le nom de son rival heureux. Philoctète paraît : un cri d’Iole trahit leur doux secret. Comme Déjanire avait imploré Junon contre Hercule, Hercule invoque Jupiter contre Philoctète et Iole supplie Pallas pour elle-même... Déjanire, pour regagner le cœur d’Hercule, va recourir aux sortilèges de sa suivante Phénice, qui est l’Œnone de cet opéra ; elle pense que la tunique de Nessus lui rendra l’amour de l’infidèle... Mais elle sait dissimuler. Iole, pour se soustraire à la poursuite du héros, vient se livrer à Déjanire ; elle veut la suivre à Calydon, où Hercule l’exile. Alors, quand Hercule survient, Déjanire feint de céder et de s’éloigner de bon gré. Mais Hercule, soupçonne qu’Iole sera du voyage : il interdit à la princesse de quitter la ville, ou bien Philoctète paiera de sa vie cette évasion. Iole, pour sauver celui qu’elle aime, promet à Hercule de lui appartenir tandis que les deux délaissés, Philoctète et Déjanire se concertent pour essayer sur Hercule les charmes de la tunique merveilleuse.

Au dernier acte, on prépare l’hymen d’Hercule avec Iole : le héros amoureux délaisse la massue pour la lyre et entonne un hymne fervent en l’honneur de sa fiancée. Celle-ci paraît, entourée de ses compagnes, portant le coffret de cèdre qui renferme la tunique de Nessus. Hercule accepte le présent ; il ne tarde pas à s’en revêtir ; c’est sous cette parure qu’il gravit, avec Iole, le trône des Héraclides. Il célèbre lui-même les rites de son mariage, chante les chants consacrés et répand l’encens sur le trépied. Mais, au moment où sa prière s’élance vers Zeus, son père, un feu soudain dévore sa chair, la tunique de feu le brûle : Déjanire, en voulant le reconquérir, l’a perdu. Pour finir l’horrible supplice, Hercule appelle sur lui la foudre céleste qui tombe sur le bûcher et l’embrase. Quand la fumée s’est dissipée, on aperçoit Hercule siégeant dans l’Olympe, au milieu des dieux. 

Tel est, sommairement résumé, le livret de Déjanire : il accommode assez adroitement les légendes antiques aux traditions qui imposent encore, à certains opéras français du vingtième siècle, les conventions dramaturgiques fixées par celui du dix-neuvième, ce mélange bien dosé d’amour et de haine, de tendresses et de jalousies, de cérémonies et de catastrophes.

La musique dont M. Camille Saint-Saëns a revêtu cette trame, porte à chaque page la signature élégante et magistrale de son auteur. Nul ne possède au même point que lui l’art de bien dire : sa langue musicale, son « écriture » est toujours un modèle de pureté, de clarté, de lucidité. On en est charmé ; on en, serait ravi, si M. Camille Saint-Saëns n’avait l’air parfois de tenter la gageure (qu’il gagne presque toujours) de faire, comme on dit., « quelque chose avec rien », et s’il appliquait son art accompli à une matière un peu plus riche. Tandis qu’un Richard Strauss assaisonne l’antiquité, dans Elektra, de tous les plus modernes piments, M. Saint-Saëns se fait de l’antiquité classique une idée de plus en plus attique, de plus en plus sobre, très noble assurément, mais qui risque de se vider quelque peu en s’épurant. La solennité des cortèges et des rites, comme il y en avait tant dans l’opéra de Gluck, est ce qui paraît aujourd’hui l’intéresser le plus : le sujet de Déjanire, sa destination première (dont il subsiste beaucoup sous sa seconde forme) lui ont fourni mainte occasion de satisfaire ce goût auquel conviennent la distinction et la réserve de son art. 

Les deux protagonistes de l’œuvre à l’Opéra sont Mme Litvinne et M. Muratore, dont les voix généreuses, vraiment. « herculéennes », font merveille ; Mlle Gall figure Iole avec grâce, et Mlle Charny est une Phénice suffisamment sinistre ; M. Dangès représente avec beaucoup de correction Philoctète. Déjanire, enfin, est encadrée, mise en scène et habillée d’une façon digne de l’œuvre et de notre première scène lyrique. 

JEAN CHANTAVOINE.