Accueil / Documents / Articles de presse / La France musicale, 13 octobre 1850, p. 313-314 [séance annuelle de l’Institut]

Imprimer le contenu de la page

La France musicale, 13 octobre 1850, p. 313-314 [séance annuelle de l’Institut]

INSTITUT DE FRANCE. Séance du 5 octobre 1850. 

Article de M. Florentino, qui a paru dans le Constitutionnel du 6 octobre. La séance a commencé par une ouverture de M. Gastinel, élève d’Halévy. Nous ne voulons pas juger M. Gastinel sur ce premier travail. Nous savons qu’il est studieux, intelligent et capable de mieux faire. Son ouverture trahit une recherche pénible et vaine ; le style en est mou, diffus, terne par endroits, bruyant dans d’autres. Après tout, l’inspiration n’obéit pas à heure fixe, et il est fort probable que lorsque le jeune harmoniste sera libre de toute préoccupation et de toute contrainte, il profitera mieux des conseils de son illustre maître. La cantate qu’on a exécutée ensuite, est de M. Auguste Charlot, élève de MM. Zimmerman et Carafa. M. Zimmerman a du bonheur. Pendant sa longue carrière de professeur, il a formé cinquante-sept premiers prix de piano ; depuis deux ans qu’il a été nommé inspecteur du Conservatoire, il compte déjà trois nominations à l’Institut. M. Carafa, dont il serait superflu de faire l’éloge, a de son côté soigné parfaitement l’éducation musicale du jeune lauréat. M. Charlot n’est âgé que de vingt et un ans ; il est doué des plus heureuses dispositions, et possède, au dire de ses maîtres, deux qualités qui s’excluent souvent, une grande facilité de conception et une aptitude non moins grande à s’approprier, par la lecture, les chefs-d’œuvre de l’art. M. Carafa, mon ami et mon compatriote, se propose de le recommander particulièrement à Florimo et à Mercadante, qui mettront à sa disposition les richesses du Conservatoire de Naples. M. Charlot remportait, il y a trois ans, le second prix ; l’année dernière, il s’est abstenu de concourir. Cette année, il a obtenu le prix de Rome. Voici de quelle manière on adjuge ce premier prix : on commence par un concours d’essai, où tout le monde est admis, à la condition d’écrire un chœur à grand orchestre et une fugue. Après cette épreuve préparatoire on fait un premier triage, et on choisit, à la majorité des voix, les candidats qu’on juge dignes d’entrer en loge. Ces loges ou cellules, situées sous les combles du palais Mazarin, ont la prétention de rivaliser avec les plombs de Venise, prétention justifiée, il faut le dire, pendant les mois d’été. Onze concurrents se sont présentés cette année. Sur les onze, six ont été élus et voici dans quel ordre : 

  1. M. Charlot
  2. M. Bazille
  3. M. Caspères
  4. M. Hignard
  5. M. Alkan
  6. M. Jonas

 

La cantate qu’ils devaient mettre en musique, également couronnée par l’Académie, a pour titre : Emma et Eginhard. C’est la légende si connue qui a fourni à M. Scribe le sujet de la Neige. Emma, la fille de Charlemagne, emporte son amant dans ses bras pour qu’il ne laisse point d’empreinte sur la neige récemment tombée. Bien peu de Parisiennes auraient la force nécessaire pour accomplir cet acte héroïque. J’en connais qui se feraient un plaisir de laisser tomber leur fardeau au milieu du chemin. Mais on n’est pas pour rien la fille du grand empereur. Les qualités qui se révèlent déjà dans cette première esquisse et font bien augurer de l’avenir de M. Charlot, sont la clarté, la spontanéité des mélodies, de l’ampleur et de l’aisance dans le développement des phrases, et une grande sagesse d’orchestration. La scène débute par un petit récit du soprano, suivi bientôt d’une cavatine en ré bémol. Cette cavatine est bien faite, le motif en est touchant, et la chute heureuse. Le duo d’Emma et d’Eginhard : Ange que j’adore, est d’un mouvement naturel et passionné ; mais l’allégro me paraît moins bien réussi que l’andante. M. Charlot, fidèle en cela aux traditions des maîtres de l’école française, s’est appliqué à rendre avec beaucoup de soin les sens des paroles, et, j’en demande bien pardon à M. Bignan, l’auteur de la cantate, je ne sais trop quel sens on pourrait attacher aux paroles que voici : 

                        Amour ! joins l’adresse à l’audace ! 

                        Cache-toi pour être vainqueur ! 

                        Qu’ici ton souvenir s’efface

                        Partout, excepté dans mon cœur ! 

Il me semble que lorsqu’une fille est assez vaillante pour enlever son amant dans ses bras, l’amour n’a que faire de se cacher ; il se montre en plein jour. En effet, Charlemagne ajoute : 

                        L’orage, aux premiers feux du soleil qui se lève,

                        Disparaît…Mais à mon regard,

                        A travers ces vitraux, quel spectacle ! etc. 

Le père a donc tout vu. C’est fort maladroit d’ailleurs de placer un chant quelconque dans la bouche d’Emma, dans un moment où elle doit être essoufflée et s’occuper surtout de transporter son fardeau rapidement et en silence. Quant aux paroles d’Emma ; 

                        Ma force est dans ma tendresse,

                        Mon fardeau me soutiendra,

ce dernier trait me paraît d’un goût déplorable, et je ne sais comment l’Académie ne l’a pas effacé. L’air de basse est écrit d’un style large et ferme et a beaucoup de caractère et de couleur. J’aime moins le trio final. Il est très compliqué de coupe, et pour emprunter un mot aux décorations de théâtre, il y a trop de changements à vue. L’auteur, qui dans un cadre aussi restreint se sentait manquer d’air et d’espace, a voulu donner dans les différents genres un petit échantillon de son savoir-faire. C’est une erreur pardonnable et dans laquelle il ne tombera pas à coup sûr lorsqu’il pourra travailler à un ouvrage de longue haleine. Jourdan, qui s’est chargé de la partie d’Eginhard, l’a chantée d’une manière parfaite. Il y a mis du sentiment, de l’expression, de la grâce. Ajoutez à cela que ce gentil ténor a le physique de l’emploi. On conçoit qu’une fille un peu robuste ait pu enlever Jourdan dans ses bras. Avec Paulin, par exemple, la chose eût été impossible. La voix de Battaille, à la fois douce, puissante et sonore, a produit sur le grave public de l’Institut une impression profonde et presque religieuse. Quant à Mlle Lefebvre, vivement applaudie comme elle le méritait, elle ne se doute pas peut-être de son beau triomphe. La mère d’un second prix, femme excellente et sensible qui était placée derrière nous et n’a fait que pleurer tout le temps, se penchant vers sa voisine au moment où Mlle Lefebvre venait d’achever sa cavatine, s’est écriée naïvement : Mon Dieu ! que je serais heureuse, si mon fils pouvait épouser cette demoiselle ! Or, je préviens Mlle Lefebvre que le fils de cette bonne mère est affreux.

P.-A. FIORENTINO.