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La Presse, 24 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

Nos Échos

REYNALDO HAHN

ReynaIdo Hahn ! Qui ne s’est rappelé ses débuts, à peine à t’adolescence, par une sérénade espagnole dans l’Obstacle, d’Alphonse Daudet ! Et cela me remémore d’autres soirées où le maitre priait le jeune compositeur de se mettre au piano et venait, le visage rayonnant, s’asseoir très près, comme pour n’en rien perdre. Ses yeux s’illuminaient, il agitait les mains joyeusement et faisait se taire, de la parole et du geste, ceux qui dans ta pièce voisine n’avaient pas interrompu la conversation. C’étaient presque toujours des mélodies sur les poésies de Verlaine qu’on lui demandait. Et Hahn les recommençait avec l’art exquis d’un chanteur poète et d’un poète musicien.

C’était comme un frisson angoissant et cependant voluptueux qui étreignait t’auditoire, et, tout à coup, c’était avec certaines Fêtes galantes, un sourire murmuré, une pâmoison de plaisir. Car ces mélodies ont cela de merveilleux de n’être pas un air sur des paroles, mais bien l’âme de ces paroles. Chaque mot vit et vibre et prend son essor sur des notes qui le peignent et le déterminent, en le spiritualisant, si je puis dire.

C’est avec une idylle, l’Île du Rêve, tirée du Mariage de Loti, que Reynaldo Hahn aborde aujourd’hui la scène. Ce sera une nouvelle révélation dans un enchantement. La douce héroïne de Loti va nous apparaître au milieu de ses compagnes couronnées de fleurs comme une fleur elle-même. Une fleur chantante.

La musique en est langoureuse et troublante. On y brûle sous le ciel polynésien. La voluptueuse captivité des tropiques nous enchaine des anneaux de cette musique dont l’unité d’harmonie est parfaite.

Et quelle âme musicale pouvait le mieux s’adapter à l’âme contemplative de Loti que M. Reynaldo Hahn ?

ALBERT FLAMENT. 

 

L’ÎLE DU RÊVE

CHEZ M.REYNALDO HAHM

M. Carré, le nouveau directeur de l’Opéra-Comique, a tenu parole. C’est l’œuvre d’un jeune — d’un vrai jeune authentique de vingt-cinq ans — qu’il nous permettra d’apprécier ce soir. Je sais bien qu’il y aura encore demain des critiques mécontents. Pensez donc ! M. Reynaldo Hahn n’est pas né à Paris ! il n’est même pas né en France. C’est un étranger, au dire de ceux qui ne comprennent pas qu’avoir honoré la tradition musicale en France vaut mieux peut-être qu’un brevet de naturalisation.

C’est vrai, l’auteur de l’Île du Rêve est né très loin d’ici, tout près de l’équateur, dans le Venezuela, à Caracas, mais il est à Paris depuis l’âge de deux ans ; il est le compagnon de lutte de toute une jeune génération d’écrivains et de poètes, bien français ceux-là ; enfin, il n’a jamais mis en musique que des poèmes — ceux de Verlaine — dont la valeur est d’être si française. Son œuvre de début au théâtre est une adaptation de mélodies aux épisodes d’amour de Pierre Loti et de Rarahu.

— Le dessin de mon œuvre n’est pas compliqué, me disait-il ce matin. C’est une série de trois épisodes dans un paysage exotique. II n’y a pas de commencement, il n’y a pas de fin. Au premier acte Pierre Loti rencontre Mahenu (le nom nouveau de Rarahu) au deuxième acte ils s’aiment : c’est un des mille épisodes d’un amour étrange, si tendre, calme et rêveur ; au troisième acte, ils se séparent : la petite âme de Mahenu est brisée pour toujours. Vous savez que la véritable Rarahu est morte de chagrin deux ans après le départ de Loti….

— Et, bien entendu, les décors sont copiée dans le roman de Loti.

— Oui ; le décor du premier acte consiste en un fleuve qui coule au milieu des fleurs et des lianes. C’est là que viennent se baigner les Tahitiennes ; c’est là que Loti rencontre Mahenu. Au deuxième acte, nous sommes dans une des rues de Tahiti, tout auprès de la case de Mahenu enfin, le dernier acte nous donne le spectacle du bal chez la reine, avant le départ de Loti.

– Vous avez peut-être parlé de cette œuvre musicale à Loti avant de l’écrire ? En tous les cas, vous aviez lu le Mariage de Loti ?

— Pas du tout ce n’est pas en lisant ce roman que j’ai eu la première idée de mon œuvre. Je n’avais pas vingt ans ; quittant Paris pour un séjour à la campagne, j’allai voir mon cher maître Massenet, lui demandant de m’indiquer un travail profitable à faire, quelque chose comme un devoir de vacances. Massenet m’envoya à M. Hartmann qui avait dans ses tiroirs un livret de théâtre qui est celui auquel j’ai adapté ma musique. Il y a donc quatre ou cinq ans que la musique est prête, elle a même été gravée il y a huit mois environ, et c’est ainsi que MM. Messager et Carré en ont pris connaissance et qu’ils m’ont offert de monter l’Île du Rêve.

À ce moment M. Reynaido Hahn s’arrête pour sourire. Puis il ajoute :

— Laissez-moi vous dire quelle imagination ont eue certains confrères déçus de me voir être joué si jeune. N’a-t-on pas fait courir le bruit que j’avais donné quatre-vingt mille francs pour que mon œuvre soit montée Tout ce que je puis vous dire, c’est que si j’avais eu cette somme je l’aurais employée autrement. J’ai tant de projets à réaliser !

Heureusement que les gens raisonnables connaissent la valeur de ces insinuations. S’il n’en était pas ainsi, ils croiraient, ce qui a été dit dans un journal ce matin, que la reine de Serbie est venue à Paris tout exprès pour entendre jouer un compatriote, tandis qu’elle doit assister ce soir à la représentation par amitié et par estime pour Loti. Vous savez, n’est-ce pas, que je ne suis point Serbe ; je ne suis pas davantage Portugais, ainsi que le croit M. Mendés. Dire que de telles imaginations pourraient me faire du tort aux yeux du public !...

Je m’efforce de faire comprendre à M. Reynaldo Hahn qu’il n’en sera rien et qu’il tient un succès.

— En tous les cas, je me garderai bien de paraître ce soir à la première. J’ai assisté hier à la répétition générale et j’ai été tout le temps dans les transes ! Je dois dire que tout s’est passé pour le mieux. Si ma pièce tombe, je n’en pourrai accuser que moi. Mlle Guiraudon ne peut pas être plus exquise dans le rôle de Mahenu quant a Clément, qui remplit le rôle de Loti, il a fait preuve d’une chaleur, d’une connaissance de son art et en même temps d’une juvénilité que je trouve admirables. 

Vous pensez bien qu’il eo s’est point fait la tête de Loti ; nous ne sommes pas à Montmartre et les spectateurs seront déçus s’ils s’attendent à voir apparaître le lieutenant de vaisseau Julien Viaud, ainsi qu’il arrive dans les revues de fin d’année, où l’on exhibe régulièrement M. Sarcey.

Pour moi, Pierre Loti est un type idéal. C’est le jeune poète qui voyage, ardent et sensible, et qui, de ses tournées lointaines, nous rapporte des parfums.

Dites bien surtout quelle joie j’éprouve à savoir Messager au pupitre. Lorsqu’il conduit un orchestre, il ne laisse pas oublier quel compositeur il est. Ainsi j’ai tous les atouts dans mon jeu : d’excellents artistes, un chef d’orchestre émérite, le plus zélé, le plus exquis des directeurs.

Je vous le répète, si ma pièce tombe, je n’aurai qu’à m’en prendre à moi. Et cependant, je ne paraîtrai point ce soir à l’Opéra-Comique, je vous le dis encore s’il y avait un accroc, j’en aurais une attaque de nerfs. M. Carré me disait récemment combien il est plus difficile de monter une œuvre musicale qu’une œuvre uniquement dramatique. Dans un drame lyrique, en effet, c’est cent cinquante personnes qui doivent collaborer à l’harmonie de l’ensemble. Et puis il y a la mesure. Supposez la moindre distraction d’un acteur ou même d’un figurant, quelqu’un qui fait un faux pas, et la mesure est rompue…

— Souhaitons que rien de semblable ne survienne ce soir.

— Croyez que je le souhaite plus que personne… Savez-vous que M. Félix Faure a fait avertir qu’il occuperait sa logea l’Opéra-Comique ?...

LÉON PARSONS.