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La Presse, 25 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

LE THÉÂTRE

OPÉRA-COMIQUE. Première de l’Île du Rêve , idylle polynésienne en 3 actes de MM. Pierre Loti, André Alexandre et Georges Hartmann, musique de M. Reynaldo Hahn. Reprise du Roi l’a dit .

Avant-hier, à la répétition générale de l’Île du Rêve  ; quelqu’un attardé à potiner dans les couloirs regagnait son fauteuil au moment où l’orchestre attaquait le prélude du second acte :

« Un forte, dit-il, en entendant la musique qui venait de la salle, le seul forte de la partition, et je l’ai manqué ! »

Le bel esprit de rosserie ! inutile et injuste, comme toujours. On a fait un reproche à M. Reynaldo Hahn du charme uniformément tendre dont il a revêtu les trois actes de sa partition. En pouvait-il être autrement avec un pareil livret ? J’en blâme le choix moins que l’arrangement. Mais un tel sujet, une fois accepté, ne devait avoir d’autre commentaire musical, d’autre vêture mélodique, que cette trame légère, mélancolique, berceuse, murmurante, faite de harpes et de flûtes, dans la note douce et longuement énervée des mœurs tahitiennes.

J’ai relu le Mariage de Loti , le roman dont on a tiré l’Î le du Rêve . Je ne connais pas, dans notre littérature, de livre plus troublant dans sa grâce sauvage, plus pénétrant dans sa nuance de tristesse inaltérable, de volupté lourde et de séduction enivrante. Avec sa nature de créole, son tempérament artistique éclos très vite et dirigé dans les sentiers de la musique par ce prestigieux magicien qu’est Massenet, M. Reynaldo Hahn devait s’éprendre de Rarahu et tenter d’exprimer dans son œuvre, en même temps que le caractère de l’amante de Loti, un peu « de l’atmosphère de calme et d’immobilité où les agitations du monde n’existent plus…, où les heures coulent délicieuses, sans laisser de traces, dans la monotonie d’un éternel été… »

Ce qui revient à reconnaître les tendances avouées du compositeur vers le vague et le bleu, poésie et mystère. Là est, n’en déplaise à certains, un signe d’originalité et de personnalisme : ne s’embarque pas qui veut, malgré la facilité des paquebots, pour l’île du rêve, et n’y note pas les soupirs d’une femme qui aime, la chanson d’une flûte qui pleure au bord de l’eau.

Un officier français – c’est la version de l’opéra comique, car dans le roman le héros anglais se nomme Harry Grant – débarque à Tahiti et y reçoit l’amour de la douce Mahenu (Rarahu). Le duo commence avec d’infinies tendresses et s’achève sur l’amertume désespérée des séparations inévitables : le retour en France du marin. Trop frêle, l’âme de Mahenu, se brise et s’envole.

L’idylle, si brève, se déroule en trois actes. Deux eussent suffi amplement au point de vue scénique et tout aussi bien dans un cadre un peu plus serré, M. Reynaldo Hahn y eût affirmé le même talent délicat, habile aux mélodies vocales et orchestrales, la même inspiration faisant prévoir un complet épanouissement dans un autre sujet plus vivant, sous un autre ciel plus mobile, avec des couleurs différentes. Souhaitons de voir bientôt l’artiste réduire à néant le reproche, trop vite adressé, de l’uniformité des tons, à sa palette.

Mlle Guirandon et M. Clément chantaient, l’un Mahenu, l’autre, Loti. Leurs voix, faciles, fraîches, toujours menées habilement, se sont mariées au mieux, pour le succès des auteurs et le plaisir du public. Pour la première fois, M. André Messager montait au pupitre de chef d’orchestre et, en maître, a conduit ses instrumentistes à une interprétation parfaite de l’Î le du Rêve . Enfin, sont dus, sans aucune restriction, des compliments à la mise en scène, affirmation dans le domaine lyrique d’un savoir théâtral, d’un faire ingénieux et souple qui ont établi, au Vaudeville, la réputation de M. Albert Carré.

[…]

J-L. CROZE.

[…]

SOIRÉE PARISIENNE

Depuis que M. Albert Carré préside aux destinées de l’Opéra-Comique ; séjour officiel de l’accord parfait – démission Danbé à part – aucun ouvrage nouveau n’avait été monté pour la joie de nos yeux et le plaisir de nos oreilles. L’Î le du Rêve est donc la vraie prise de possession du théâtre par son nouveau directeur.

Les répétitions de l’ Idylle polynésienne de MM. André Alexandre et Georges Hartmann, musique de M. Reynaldo Hahn, avaient marché sans encombre ; le jour de la répétition générale, toutefois, les polémiques ont commencé. Les librettistes sont des vétérans et des gens « du métier », ils ne donnaient, par suite, aucune prise à la critique. Le compositeur, au contraire, est jeune, étranger, nullement prix de Rome, très protégé par la Revue des Deux-Mondes alors ! Nous n’avons pas heureusement à prendre parti dans le débat ; il y a des moments où l’état de « soiriste » n’est pas désagréable, car on évite ainsi de se faire des ennemis. Si d’ailleurs certains critiques se montrent sévères pour le jeune musicien, personne ne lui conteste une originalité très particulière, un charme puissant de tendresse et de sensualité.

Les trois décors de l’Î le du Rêve , le délicieux coin au pied de la cascade Fataoua, la case au milieu du village océanien, la terrasse de la demeure de la princesse Oréna, sont d’une heureuse couleur locale et d’une plantation ingénieuse.

L’interprétation avec MM. Clément, Mondaud et Bertin, Mmes Guiraudon, Bernaert, Marié de l’Isle et Oswald, est excellente.

On discutait ferme à la sortie et on se demandait si, avec l’Î le du Rêve , l’Opéra-Comique allait être bien ou mal… loti.

GASTON SENNER