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La Vie théâtrale, 10 avril 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

Mercredi 23. — 1re rep. (reprise) de le Roi l’a dit. — 1re rep. de l’Ile du Rêve.

Le grotesque Chinois, Tsen-Lee, offrant des présents royaux à Mahénu et à ses jeunes compagnes qui s’ébattent et gazouillent sous les arbres ombrageant la cascade de Fataoua, vient de voir ses efforts repoussés et ses cadeaux, si tentants pourtant, refusés avec des rires moqueurs. Plus heureux — on dit que le bonheur va surtout à ceux qui point ne le cherchent — sera Georges de Kerven, le jeune officier, que Mahénu baptise, lui jetant des fleurs, du doux nom de Loti et qui subissant vite, grisé par les parfums de la forêt aux arômes subtilement tentateurs, la loi de charme et de tendresse toute puissante en l’Ile du Rêve, va épouser sous la clarté des étoiles la douce créature « aux yeux d’un noir roux, aux longs cils, aux cheveux parfumés de santal tombant en masses lourdes sur des épaules nues » ! 

Jadis, le frère de Georges fut baptisé Rouéri par Téria. Rouéri est parti — il est mort depuis. Après son départ, Téria est devenue folle. Quand Loti partira à son tour, et il faudra bien que dans un an il retourne en France, lorsque son navire quittera l’île, que deviendra Mahénu ? 

Dès le début on le devine, elle souffrira, elle s’éteindra de langueur ; les beaux yeux « d’une douceur câline comme celle des jeunes chats quand on les caresse » se fermeront sans doute pour toujours.

Le livret de l’Ile du Rêve a le mérite de n’avoir pas ajouté des incidents — plus ou moins scéniques — à un poème en prose auquel on doit le respect et presque l’admiration, auquel il ne fallait toucher qu’avec une grande modération, ce qui a été fait.

Le premier acte se termine au moment même où Loti va prendre Mahénu. Au deuxième acte, la fillette est devenue le bien, la chose du bel étranger. Et Téria, douce démente, ne fait que traverser un instant la place où les amoureux se disent qu’ils s’adorent. Triste vision de l’avenir au milieu des joies et des délices du présent.

Au troisième acte, la princesse Oréna donne un bal aux officiers de l’escadre, prête à lever l’ancre. Mahénu apprend brusquement que son amant, va quitter l’île. Son cœur se déchire. Georges est aussi désespéré qu’elle et, devant les larmes et le désespoir de sa petite bien-aimée, il jure de ne point l’abandonner et de l’emmener avec lui. Mais la princesse a tout entendu ; elle montre à Mahénu l’impossibilité du voyage ; l’enfant comprend, et, anéantie, ne vivant déjà plus qu’avec son souvenir, en attendant que la mort la prenne, ou que la folie, douce parfois pour les malheureux, vienne lui porter l’oubli, elle écoute Téria qui chante sur un ton plaintif :

Un soir d’été, son frère est parti comme lui ! 

Et le rideau descend, alors qu’au loin des chants retentissent, que les parfums flottent dans l’air et qu’au ciel scintillent les étoiles.

L’Ile du Rêve m’a causé un ravissement profond, et je le dis sans fard, en toute impartialité.

Certes, j’ai horreur de l’infâme musique nouvelle que les pontifes et les poseurs, soutenus par les snobs, veulent nous imposer. J’ai vu quatre fois de suite Fervaal à Bruxelles et... je vous dirai plus tard ce que je pense de M. Vincent d’Indy et de son « travail » sentant l’huile, puisque M. Albert Carré va nous infliger méchamment avant peu cette « action lyrique » et... rasante.

Mais l’Ile du Rêve, sans ressembler au Roi l’a dit (et sans valoir, à beaucoup près, ce mignon chef-d’œuvre), est un ouvrage attachant, mélodique par moments, où se ressent — et c’est une joie — l’influence bienfaisante de Massenet. M. Reynaldo Hahn est un musicien, et c’est surtout, à mon sens (qu’il se le dise s’il ne le sait déjà), un musicien de théâtre. Il s’est appliqué, je suis ici entièrement de l’opinion de mon confrère Alfred Bruneau, que je cite, à écrire la « musique séduisante et imprécise qu’exigeait la pièce et, pour cela, il s’est servi de cinq ou six thèmes figurant ses personnages, thèmes bien choisis d’ailleurs, qu’il a rappelés de page en page sans les développer symphoniquement, sans les transformer sensiblement, ce qui correspond à l’état contemplatif des caractères, » et, si je pense encore, avec l’éminent compositeur et le sagace critique, que M. Reynaldo Hahn, tout en demeurant dans l’irréel, eût pu donner des accents plus mâles à ses voix, à son orchestre, je cesse d’être de son avis, je l’ai dit plus haut, lorsqu’il écrit ou à peu près que M. Hahn est surtout destiné au lied élégiaque et intime. Pas du tout, l’auteur de l’Ile du Rêve fera du théâtre, et du bon, pour peu qu’il le veuille. Il le voudra, j’espère.

Aux compliments que j’adresse à M. Reynaldo Hahn, doivent venir se joindre — et se joignent — ceux (également mérités) décernés par tous à MM. A. Alexandre et G. Hartmann.

M. Messager prenait possession — pour la première fois devant le public — de ses nouvelles fonctions et il a conduit en maître l’admirable orchestre de l’Opéra-Comique. J’avais des préventions contre M. Messager : mieux vaut l’avouer. Elles n’existent plus. Je persiste à craindre pourtant qu’il ne pousse trop M. Carré à « fervaaliser », ce qui serait une lourde faute. M. Messager qui est intelligent agirait plus sagement en proposant à son directeur et ami de remonter la Fille de Mme Angot.

J’entends d’ici les longs cheveux et les chapeaux mous de chez Colonne et de chez Lamoureux qui s’esclaffent !

Ça, c’est leur affaire !

L’Ile du Rêve a bénéficié d’une interprétation supérieure.

Mlle Guiraudon a été adorable chanteuse autant qu’adorable comédienne.

Clément est maintenant en pleine possession de son talent si jeune, si sincère, et sa jolie voix fraîche et sonore fait merveille dans le rôle de Loti, tout comme dans ceux de Georges Brown ou de Mergy. Quelle différence cependant entre ces divers personnages !

Mme Bernaert, pittoresquement costumée, a su faire, en adroite comédienne, un personnage intéressant d’une silhouette à peine esquissée. Quant à la chanteuse on sait ce qu’elle vaut, c’est toujours un régal de l’entendre. Mondaud devait chanter Taïrapa, le père de Mahénu. À la répétition générale, il s’est efforcé de mener jusqu’au bout son rôle, d’ailleurs très court. Ce soir, c’est Belhomme qui l’a remplacé. Bertin nous a présenté un plaisant Chinois, et Dufour, Thomas et Mme Oswald, dans des rôles presque muets, ont néanmoins montré du zèle et de la conscience.

C’est Mlle Charlotte Wyns qui devait créer Téria. On devine ce qu’elle eût su faire du personnage. À la suite de discussions d’ordre administratif, Mlle Wyns a renoncé au rôle et même à l’Opéra-Comique. On m’affirme de tous côtés qu’elle est engagée à la Monnaie. Tant que je n’aurai pas vu l’engagement, je croirai qu’il n’existe pas ! Faire présent à MM. Stoumon et Calabresi d’une artiste comme Mlle Wyns et en recevoir en échange... Imbart de la Tour, ce serait à douter de tout et même... mais cela ne peut pas être, cela n’est pas.

Mlle Marié de l’Isle, d’ailleurs, s’est surpassée. Je le constate avec satisfaction, et je note de grand cœur le succès remporté par cette artiste dont les progrès sont constants et les efforts vers le mieux ininterrompus. 

[…]

L’illustre Aloysius