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Le Gaulois, 17 décembre 1902 [La Carmélite de Reynaldo Hahn]

MUSIQUE

Opéra-Comique – La Carmélite , drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux, de M. Catulle Mendès, musique de M. Reynaldo Hahn.

Je tiens M. Catulle Mendès pour un rythmeur merveilleux, pour un artiste admirable. Il n’a pas seulement l’absolue science de son art ; il pousse au plus exemplaire degré la conscience littéraire. Son imagination étonnamment ingénieuse, se retrouve en tout sujet. Nul ne me paraît posséder une intelligence aussi vive, aussi subtile, aussi étendue, aussi diverse de ce qui est la littérature en l’immense acception du mot. La richesse de ses dons unit l’éloquence à l’élégance, la passion à la fantaisie, la solidité à la fluidité, la réalité au mirage, l’image à la musique. Jamais l’expression n’est rebelle à sa pensée. Sa maîtrise ne connaît aucune barrière de genre ou de forme. Sous son incantation, tout s’extériorise au point qu’il veut avec la couleur et l’accent qui lui plaisent. Il change d’atmosphère comme un autre change de quartier. Nous l’avons vu romantique et naturaliste, mystique et sensualiste, archaïsant et débridé, toujours tout à sa conception, faisant œuvre à sa guise. Pourtant, la nature l’a créé lyrique essentiellement, et on lyrique a tour à tour l’élan furieux, le crépitement tragique et le joyeux éclat des flammes. Son théâtre même a ce flamboiement. Pas une de ses pièces, d’ailleurs, où ses personnelles qualités ne s’affirment en quelque scène d’un caractère hardi. Rien de ce qu’il tente ne saurait, enfin, nous laisser en indifférence.

À vrai dire, une chose me surprend dans son poème de la Carmélite  : à savoir le choix de la cour de Louis XIV comme milieu musical. Je sais bien qu’autour du Roi Soleil la pompe coutumière réglait la vie à la façon d’un éternel et solennel ballet de mythologie réelle. Je sais également que le monarque, en dehors du cérémonial ordinaire des différents actes de son existence, aimait à jouer un rôle en des divertissements de musique et de danse. Il peut sembler piquant de montrer un amour naïf et tendre jaillissant parmi  ses artifices et, par eux, conduisant une jeune fille au désespoir. Seulement, un tel thème en soi plein d’intérêt et de délicatesse, exige de longs développements de toute sorte. Peut-être en tirerait-t-on un grand drame poétique. À coup sûr, on en ferait sortir un beau roman. Y trouvera-t-on aussi aisément matière à une comédie musicale ? J’en doute un peu et pour plusieurs raisons.

D’abord, j’estime que les complications morales engendrées dans l’âme des personnages nourris en une pareille ambiance ne se prêtent guère à l’art du musicien. La musique vit de sincérité et de simplicité. Comment espérer d’elle le désirable épanouissement aux prises avec des mœurs si parfaitement factices ? L’influence de ces mœurs a été forte à ce point que l’opéra du dix-septième siècle en a gardé une dépression. Ses spectacles allégoriques et féeriques se coupent à la manière des fêtes de cour. L’action, loin de s’y poursuivre normalement comme dans les tragédies et les comédies, s’y tronque, y étouffe et s’y dérobe.

Je pense, en second lieu, que l’histoire de Louis XIV nous est trop connue pour qu’il nous soit possible de faire impunément de lui un héros chantant. Le moyen de le faire entrer dans une action vraiment lyrique à titre d’acteur principal, alors que nous le savons rengorgé en son omnipotence, livré aux intermittents caprices de ses sens, égoïste et de cœur froid ! Touché un instant par la grâce ingénue et confiante d’une La Vallière, il la rejette à l’instant d’après pour les coquetteries d’une ambitieuse et rouée marquise. Tout s’admettrait à la rigueur, s’il nous était permis de lui ajuster une psychologie sentimentale imitée de celle de Don Juan ; mais nous n’avons pas le droit de fausser sa nature. Le poète aura beau se refuser à lui donner son nom et l’appeler « le roi » tout court, il ne parviendra pas à le transformer en prince légendaire et à l’accommoder à ses vues. Pas plus que son milieu, Louis XIV ne s’adapte à la légende. Dès qu’il paraît, il est lui-même et tout entier. Notons, du reste, que l’auteur n’a nullement songé à dissimuler sa royale personnalité. Il est là, au naturel, dans son cadre, dans sa vie, dans la cantate d’apothéose qui le place au rang des dieux. Dramatiquement, son rôle est effacé. Point de vraie lutte en lui-même ou vis-à-vis des autres. Il cueille, en passant, le frais amour de Luise de vallière ; puis, il court à l’autre, et il disparaît.

De son côté, Louise ne se défend pas et ne peut se défendre. Elle est tout de suite brisée, vouée à sa solitude. Le raccourci du théâtre et nécessairement trop brusque pour nous associer à l’évolution religieuse qui la pousse vers le Carmel. Partant, elle aussi s’efface. Ce qui émerge, ce qui éclate, c’est l’oppressif milieu d’une pompe grandiloquente. Où rencontrer la possibilité des effusions lyriques en un pareil drame, au cours duquel les deux figures, inégalement éprises et dont une seule est sincère, ne se rejoignent que pour se séparer aussitôt définitivement ? Et si, d’autre part, les deux personnages se révoltaient en l’ardeur d’une passion partagée, la lyre chanterait d’elle-même, mais le cadre choisi se romprait et s’écroulerait. En d’autres termes ; au point de vue musical, l’œuvre est construite sur un malentendu irréductible ?

*

Et quel dommage quand on songe à tout ce que M. Catulle Mendès a su prodiguer d’ingénieux et d’exquis, le long de sa pièce. Je ne parle pas seulement de la qualité des vers ; j’entends expressément la qualité poétique et pittoresque de chaque épisode. [Résumé de l’intrigue]

Oui, je le répète, avec le regret de ne pouvoir insister sur maints détails délicats ou délicieux en leur esprit, cette comédie commencée en divertissement, continuée en romain, achevée en mystérieuse et mystique purification, eût fourni matière à une œuvre littéraire d’un ordre particulier, d’un très noble genre. Mais la musique ne s’en peut emparer. La musique l’alourdit et n’y met point l’émotion féconde.

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Je ne m’étendrai pas sur la partition de M. Reynaldo Hahn. Quoique j’aie fait la part des difficultés et du malentendu général dont devait souffrir le compositeur, force m’est bien de reconnaître que le musicien a été inférieur à sa tâche. Les deux premiers tableaux nous lassent de leur sempiternelle parade à la Lulli, entrecoupée d’impressions du style de M ; Massenet. La scène de la Sorcière et du Sacrilège est indigente. Sans doute, çà et là se distinguent quelques fragments aimables, quelques rythmes d’agréables chansons, quelques dessins jolis ou des harmonies d’une certaine finesse ; mais presque rien ne s’élève au-dessus de l’art des salons. Le duo du Roi et de Louise est exactement dans la note des musiques mondaines. Je ne vois le ton de l’œuvre se relever un peu que durant le tableau de la prise de voile. On y a de vagues échos de Hændel ou de Bach. Même une fugue s’y expose… Hélàs ! En tout bonne foi, je ne saurai rien dire de plus.

Mme Emma Clavé a paru, dans le rôle de Louise, moins à son avantage qu’à l’habitude. On a confié le personnage du Roi à un faible ténor. M. Dufrane, en qui se personnifie l’évêque, a marqué, comme à son ordinaire, beaucoup de talent. Les figures secondaires ont pour intérprètes Mmes Marié de Lisle, Sauvaget, Gottrand, Gillard et G. Cortez, et MM. Allard, Cazeneuve, Jahn et Huberdeau. Le ballet du second tableau a été réglé avec goût par Mme Mariquita. Mlle Chavita s’est fait remarquer dans les danses. Je n’ai pas besoin de dire que les décors sont beaux. Mais ce qui méritera surtout de plaire, en son mode très spécial et son lyrisme tout poétique, c’est l’œuvre personnelle de M. Catulle Mendès.

Fourcaud.