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Le Gaulois, 23 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

Bloc-Notes Parisien

L’ÎLE DU RÊVE

Le cabinet noir, si décrié, a du bon. Nous lui devons de pouvoir offrir à nos lecteurs la primeur d’un document bien curieux.

C’est une lettre écrite par M. Pierre Loti à l’issue de la répétition de l’Île du Rêve, qui eut lieu hier après-midi. Adressée à la petite Rarahu, la poétique et lointaine amie qu’il a immortalisée, cette lettre est rédigée en pur tahitien. Nous l’avons immédiatement traduite. Et pour que l’auteur ne puisse pas renier son texte, nous donnons, en regard de chaque paragraphe, les premiers mots de l’alinéa dans l’idiome où il l’a lui-même écrit.

On verra comment l’éminent académicien annonce à sa petite amie l’œuvre justement applaudie dont la pittoresque mise en scène fait tant d’honneur à la nouvelle direction de l’Opéra-Comique, et dont la première représentation réunira ce soir tout Paris.

 

LOTI À RARAHU

E tau here itie e, etc.

Ô ma chère petite amie, je veux t’annoncer une bonne nouvelle, qui fera plaisir à ton pauvre cœur si triste de ne plus me sentir près de lui. Car, malgré les années qui passent, ton cœur n’a pas cessé de m’aimer. Je le sais, et j’en suis bien heureux et bien malheureux tout ensemble. Heureux de me sentir toujours aimé. Malheureux de penser que cet amour te fait souffrir.

E tau tiare noanoa no te ahiahi e, etc.

Ô ma fleur parfumée du soir, ma petite Rarahu, si jolie et si tendre, tu sais déjà que j’ai fait connaître nos amours à tous les hommes, et que partout, depuis les bords où le soleil se lève jusqu’à ceux où il se couche, les hommes et leurs femmes savent combien Rarahu a aimé son Loti, et quel doux souvenir de cet amour Loti a gardé dans son cœur. Tu sais que j’ai raconté ces choses dans un livre, que je t’ai envoyé, ma chérie, et que tu t’es fait lire par l’interprète du palais.

E riro ta paha, etc.

II est arrivé peut-être que ton pauvre cœur triste s’est épanoui d’aise en écoutant ces choses que j’ai contées dans ce livre lu par tous les hommes, et que tu t’es sentie fière en apprenant que ton nom est plus connu dans le monde que celui de la plus célèbre des reines qui ont régné sur ton île.

La tae mau atu teie neirata ia œ, etc.

Quand cette lettre te parviendra, tu seras plus joyeuse et plus fière encore car tu sauras par elle que nos amours vont être encore plus connues qu’autrefois. Tu sais, ma chère petite amie, la différence qu’il y a entre un livre et un théâtre ? Hé bien, c’est sur un théâtre maintenant qu’elles sont exposées, nos belles amours, pour que les hommes les admirent et les envient.

Te faaite atu nei au, etc.

Je te fais savoir cela comme je peux, parce que les théâtres de ton pays ne ressemblera guère à ceux du mien. Mais, enfin, figure-toi un beau théâtre, bien éclairé, où les personnes qui marchent et qui parlent marchent et parlent comme des personnes naturelles. Et il y en a deux qui disent ce que nous disions ensemble, et qui s’aiment comme nous nous aimions.

Ahiri tou e pere rau manu, etc.

Si j’avais l’aile de l’oiseau, j’irais te dire tout cela moi-même. Mais ton île est si loin !... Alors, je t’écris ce que je ne peux pas aller te dire. Les deux jeunes gens qui s’aiment comme nous, se disent des choses très douces. Et, pour qu’elles soient plus douces encore, ils se les disent en chantant. Et lui s’appelle comme moi Loti, et elle ne s’appelle pas comme toi Rarahu, mais Mahénu. Et j’aime mieux cela, parce que je préfère ne pas voir porter ton cher nom par une autre femme.

I tui nei ra, etc.

Je te prie maintenant de te figurer une belle salle, dans laquelle les hommes et les femmes de mon pays viennent entendre de la jolie musique. Et cette fois, la jolie musique est pour nous deux, pour célébrer nos amours. Et c’est un jeune homme, nommé Reynaldo Hahn, qui l’a faite. Et je te dis son nom pour que tu le remercies d’avoir fait, pour célébrer nos amours, la jolie musique que l’on chante dans ce beau théâtre.

Ahiri hol oe i pihaiho ia u, etc.

Si tu étais près de moi, tu verrais comme ton beau pays, où nous nous sommes tant aimés, est bien représenté tel qu’il est ! Tu verrais d’abord la forêt magnifique avec ses arbres verts et ses fleurs aux couleurs éclatantes, et l’eau, si limpide et si pure, dans laquelle se baignent les jeunes gens. Et tu me reconnaîtrais dans le bel uniforme blanc sous lequel j’arrive.

Hoe a huru mai,aita e huru e, etc.

Ce même mal, pas un autre, que nous avons souffert ensemble, ce mal délicieux de s’aimer dans un rêve qu’on sait devoir trop tôt finir, je l’ai revécu là, sans toi, hélas envoyant devant moi, sur le beau théâtre, les doux amants que nous fûmes, chanter leurs extases et leurs douleurs. Et comme j’étais surpris d’entendre un chant qui traduisait si bien nos amours imprégnées de soleil et de lumière, on me dit que le jeune homme qui l’avait fait était lui-même d’un pays de lumière et de soleil.

Ahiri au e maitai ia haere atu apihai iho iaoe, etc.

Si j’avais pu aller au loin vers toi, je t’aurais raconté tout cela bien mieux. Je t’aurais dit que ce jeune musicien avait appris son art d’un autre musicien célèbre dans tous les pays, même dans le tien, puisque des hommes bien informés m’ont dit qu’on y jouait sa musique. Et je te dirai aussi son nom pour que tu le reconnaisses quand les musiciens de nos navires joueront sa musique sur la place de Papeete : il s’appelle Massenet.

Aita roa tu e parau rii i Paris nei, etc.

Il n’y a rien de neuf à Paris pour le moment. Ou, du moins, ce qu’il y a de neuf ne t’intéresserait guère. J’ai toujours le bel habit à palmes vertes que j’ai gagné en racontant nos amours. Cela te fera plaisir, je pense, et aussi d’apprendre ceci :

No te mea aita nau miri miri faahou ia oe, etc.

De ce que je ne te vois plus, mon cœur est triste, et ma petite amie de là-bas est toujours la première dans mon cœur.

Tirara pa rau, etc.

J’ai fini mon discours. Je t’envoie un baiser bien tendre. 

Ia ora na œ,

Je te salue,

Loti.

Pour traduction conforme

Tout-Paris