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Le Journal, 11 décembre 1895 [Frédégonde de Guiraud et Saint-Saëns]

[C’est samedi prochain, on le sait, qu’a lieu à l’Opéra la répétition générale de Frédégonde, au bénéfice des soldats de Madagascar et des pauvres de Paris.

À l’occasion de cette solennité artistique, nous avons fait appel à l’auteur du livret, M. Louis Gallet, qui a bien voulu nous remettre pour les lecteurs du Journal un remarquable et très intéressant article.]

"FRÉDÉGONDE"

À Monsieur Fernand Xau. 

Selon votre généreuse pensée, l’Opéra va donner la répétition générale de Frédégonde au bénéfice des soldats rapatriés de Madagascar et des pauvres de Paris. Il vous plaît de tenir de moi, à ce propos et à l’intention des nombreux lecteurs du Journal, quelques renseignements précis et quelques impressions personnelles. Je crois que tout a été dit, et assez exactement, sur la genèse de cet ouvrage ; j’ai, pour ma part, répondu à un grand nombre de questions s’y rapportant : le public sait déjà comment Frédégonde, primitivement conçue sous le titre de Brunhilda, et, dès 1879, destinée à Camille Saint-Saëns, passa de ses mains dans celles d’Ernest Guiraud et, finalement, lui revint quand ce dernier nous fut si brusquement et si prématurément enlevé. 

Pour faire selon votre désir, je n’aurai donc, aujourd’hui, qu’à enregistrer quelques dates intéressantes pour ceux qui se soucient des menus faits de l’histoire de notre musique française, à feuilleter quelques lettres et à retracer quelques traits de la physionomie des deux compositeurs qui, unis dans la vie par une sincère amitié, se trouvent, désormais, associés, par le travail, en cette partition, où leurs deux noms s’inscrivent, celui du plus illustre, à qui est due l’existence définitive de l’œuvre, modestement et respectueusement rangé à la suite de celui du noble et consciencieux musicien disparu. 

C’est en 1889 que je demandai à Saint-Saëns de céder à Guiraud, qui y tenait beaucoup, le sujet de l’ouvrage conçu depuis environ dix ans, au lendemain de la représentation d’Étienne Marcel. Ce fut pour Guiraud une vive joie. 

« Je suis bien ravi de votre bonne lettre, m’écrivait-il le 20 septembre 1889. Nous allons donc travailler, dès votre retour, à Brunehaut, ou Brunehilde ou Brunha. Je crois que le sujet est très beau. » 

À ce moment, rien n’existait que le scénario très développé, naguère accepté par Saint-Saëns et qui, pour Guiraud, resta le même.

Le 15 décembre 1889, le premier tableau du poème était écrit. Le cinquième le fut le 27 janvier 1892. 

La première de ces deux années fut fructueusement employée par le compositeur, qui me disait, dans un billet du 22 décembre 1890 : 

« Cher ami, à jeudi, jour de Noël ! Je vois qu’il me faudra mener de front le travail, les affaires et le plaisir. Peut-on rien demander de mieux ?... J’ai presque terminé notre second tableau. Les travaux d’approche sont avancés ; il n’y a plus que l’assaut à donner. Cela ne va pas trop mal. » 

Si, en 1891, le travail du compositeur se ralentit un peu, ce fut sans doute de ma faute. Lui, qu’en d’autres circonstances j’avais accusé de quelque lenteur, il put avoir à se montrer impatient de la suite du poème. Le 2 décembre 1891 pourtant, il m’entretenait déjà de l’état du troisième tableau. 

« À demain jeudi, n’est-ce pas ? Je vous ferai entendre l’entrée et les paroles paternelles de Prétextat, et j’espère que vous ne trouverez pas ce bon évêque trop indigne de l’estime en laquelle le tient notre sainte Église. » 

Je ne recueille, depuis, aucune autre lettre, aucune autre confidence sur l’avancement de son travail. 

Mais, en feuilletant ces rares pages, embaumées depuis quatre ans dans le coffret aux souvenirs, je le revois, lui, tel que nous l’avons connu, en la netteté persistante de ses traits, en l’intimité charmante de sa nature. — C’était une âme candide, un esprit très fin. — Sa courtoisie, sa bienveillance et sa bonté allaient parfois jusqu’au sacrifice de son temps et de ses intérêts. Il aimait bien ses amis, il en était bien aimé. Et, en cette solennité qui se prépare, au milieu des splendeurs du spectacle et de la salle, plus d’un évoquera mélancoliquement la figure du cher absent, souriant, la main franchement offerte, le visage ouvert, passant, toujours affairé, toujours attardé, à travers la foule, ou bien, au repos, songeur, distrait, tordant perpétuellement la pointe de sa barbe, jetant, après réflexion, à travers la causerie, un de ces mots d’ironie douce qu’il savait si bien dire et si naturellement. 

Vers ses dernières années, il s’était pris d’un goût très vif pour un petit coin du monde, entre les vallées vertes, la dune grise et les âpres falaises : Wimereux, tout près de Boulogne-sur-Mer ; il y travaillait avec plaisir, et surtout il y rêvait, couché parmi les oyats, dans le sable, contemplant longuement la mer changeante. — Il y avait voulu avoir une maison à lui, petite maison modeste, passée aujourd’hui en des mains étrangères et montrant encore, au-dessus de l’entrée, ce nom dont il l’avait baptisée : Brunhilda, que lui-même ; hélas ! n’y a pas pu lire.

Jamais il n’a aimé une œuvre comme cette Brunhilda, devenue, pour répondre au vœu de la direction de l’Opéra, une Frédégonde.

Combien de fois, à nos réunions du jeudi, où chacun apportait « son devoir », poème ou musique, il m’a joué ces premières pages, dont la composition l’enfiévrait, se reprenant, insistant sur certains passages, ayant et accusant perpétuellement la crainte de n’avoir pas fait assez bien, quittant la table, au milieu du déjeuner, pour courir au piano, dire une phrase, appuyer sur un effet, et, au moment de la séparation, se remettant une dernière fois au clavier, insistant encore, consciencieux, inquiet : « Vrai ? vous êtes content ? – Dites-moi bien si quelque chose vous frappe, vous déplaît, n’est-ce pas ? »

Quand, au printemps de 1892, il tomba, foudroyé ; quand, avertis en toute hâte, ses intimes se rencontrèrent, consternés dans ce grand cabinet, ancien atelier de peintre, où nous avions passé tant d’heures lumineuses, en cette maison de la rue Pigalle, aujourd’hui disparue, où il avait son logis depuis des années, je trouvai, sur le piano, le manuscrit du poème ouvert au troisième tableau, à la scène finale que, sans doute, avant d’aller au Conservatoire, ce jour-là, il avait relue encore, pour en graver plus profondément l’image en lui. J’eus l’impression alors de sa main invisible offrant à ceux qui pleuraient là l’indication de la pieuse tâche à remplir. Et de fait, tout de suite, on y pensa. Et de généreuses paroles, à ce moment, furent dites et des amis pleins de cœur et de talent s’offrirent pour cette mission délicate qui devait être menée à bonne fin par Camille Saint-Saëns, alors absent. Voici quelques lignes des trois lettres que je reçus, coup sur coup, de l’infatigable compositeur nomade : 

« Marseille, 11 mai 1892. — À vous cette première lettre écrite sur la terre de France ; elle ne sera pas gaie. Au moment de quitter Alger, j’ai appris par le Petit Journal la fin inattendue de notre ami Guiraud, et vous pouvez penser quelle impression m’a produite cette nouvelle. Je m’étonne que *** ne me l’ait pas télégraphiée. Il n’a pas voulu me troubler ; il a eu grand tort : je sais endurer les cruautés de la vie ; j’en ai l’expérience. Voilà Frédégonde et Brunehault qui vous retombent sur les bras. Nous en reparlerons. Peut-être le courage me reviendra-t-il ; je n’ose encore rien affirmer… » 

« Gare de Marseille, 12 mai 1892. – Après avoir, une partie de la journée, retourné dans ma tête un article sur Guiraud, je me suis décidé à ne pas l’écrire. » 

Il a peur de l’interprétation que l’on pourrait faire de son opinion et il ajoute : 

« Ce n’est pourtant pas ma faute si le dévouement, la modestie, l’abnégation, la conscience, le respect des maîtres, ne courent pas les rues. N’y pouvant rien, je crois préférable de me taire, du moins pour le moment. Je trouverai bien, un jour ou l’autre, l’occasion de louer cette chère mémoire comme elle le mérite. » 

« Toulouse, 14 mai 1892. – Guiraud s’est trop souvent dévoué pour moi, pour que je ne saisisse pas l’occasion de lui rendre la pareille autant que je le puis. Je terminerai donc Brunehilde : je demande seulement à ne pas être forcé de travailler vite comme autrefois ; l’idée de passer de longs mois assis sans bouger devant une écritoire me fait peur. Nous verrons à nous arranger avec l’Opéra de façon à me laisser le temps nécessaire pour mener à bien cette besogne sans trop de fatigue. » 

Environ deux ans s’écoulent après cette lettre. Saint-Saëns court le monde, en quête de soleil, de grand air et de tranquillité. Entre temps, il s’amuse à écrire Phryné. Puis, de Las Palmas, le 2 février 1894, un mot m’instruit, au cours d’une longue lettre.

« Ne vous tourmentez pas au sujet de Brunhilda ; elle se fera et elle arrivera juste au moment favorable. Je suis trop bien ici pour en bouger. — À la fin du mois, j’irai visiter l’île de Palma et la vallée d’Orotava ; à la fin de mars, je quitterai définitivement Las Palmas pour l’Algérie et serai de retour à Paris pour la dernière semaine d’avril. J’irai m’installer à Saint-Germain, et alors nous nous mettrons sérieusement à l’ouvrage. Tranquillisez-vous donc sur mon compte. Mon ennemi, c’est le ciel de Paris, que vous me recommandez ; et il est très vrai que si j’ai peur des fiacres et des araignées, je n’ai pas peur d’autre chose, sinon de l’eau, dont je ne bois qu’à la condition d’être bien sûr de sa pureté. » 

Ainsi fut fait, et le 21 septembre suivant m’arrivait de Dieppe, cette fois, après des rencontres à Paris et à Saint-Germain, la certitude relative à la terminaison de ce qui lui restait alors à faire de Brunhilda, « que je compte, écrivait-il, adorner de dièses, bémols, noires, croches, doubles croches et autres signes, pendant les mois de tiédeur et de quiétude. Autant j’étais peu disposé à musiquer l’hiver dernier, autant j’y suis disposé maintenant, à telle enseigne que j’ai tricoté des fugues pour orgue, chose que j’avais désiré faire toute ma vie, sans jamais avoir osé m’y aventurer, craignant de me piquer les doigts aux aiguilles et de les emberlificoter dans la laine. » 

Le Journal a dit la suite ; comment Frédégonde fut achevée au cours d’un voyage en Indochine et comment elle fit son entrée à l’Opéra — où il lui est donné une interprétation superbe et un admirable et pittoresque cadre. 

La partition ne s’est, depuis ce moment, accrue que de deux ou trois pages, reconnues utiles pour la définitive ordonnance des rôles, et agrémentée d’un divertissement au cours du troisième acte. 

Deux natures d’artiste et d’homme très différentes se sont ainsi rencontrées et amalgamées en une œuvre qui va paraître, je le crois, très homogène en sortant des mains de Camille Saint-Saëns.

J’ai essayé de dire ce que fut Guiraud. Amoureux de la retraite, du recueillement et du silence, fuyant le tumulte parisien auquel notre ami se mêlait volontiers, Saint-Saëns a, avec ce dernier, un trait commun : une exquise bonté et une délicatesse d’âme, dissimulées comme à plaisir sous une certaine brusquerie nerveuse. Son activité physique et intellectuelle le gardent très jeune d’aspect et de caractère, il sera perpétuellement jeune, dût-il atteindre l’âge de Chevreul. À le voir marcher, parler, s’accompagnant de gestes secs, agissant comme par soubresauts, qui se douterait que c’est l’homme du monde le plus méthodique et le mieux ordonné ! Je ne lui ai jamais vu prendre une note sur son carnet, et je sais, par expérience, qu’il ne manque jamais un rendez-vous. 

À propos d’Ascanio, — c’est loin déjà, — j’ai déjà dessiné bien des traits de cette curieuse figure d’un de nos contemporains les plus justement illustres, de l’un des esprits les plus originaux et les plus indépendants qui se puissent rencontrer, de l’un des caractères les plus hauts que je connaisse. — Mais alors, il était à des centaines de lieues de nous ; il avait, comme il dit, coupé le câble qui l’attachait à Paris. — Il n’en a donc rien su, alors qu’aujourd’hui il pourrait se plaindre d’une lumière vive trop crûment portée sur sa personne. — Je le sais homme à me le reprocher amicalement, et je m’arrête.

LOUIS GALLET.