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Le Journal, 24 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS

THÉÂTRE DE L’OPÉRA-COMIQUE. —  L’Île du Rêve , idylle polynésienne en trois actes, d’après un livre de M. P. Loti, paroles de MM. André Alexandre et G. Hartmann, musique de M. Reynaldo Hahn. — Reprise de le Roi l’a dit .

Une légende, jolie. Notez que je ne raconte pas encore la pièce. C’est du musicien qu’il s’agit. Et rien de plus joli que cette légende. Tout jeune, pas vingt-quatre ans encore, et venu des pays lointains où l’idéal créole rêve au rythme des balancins, un compositeur, sorte de prince Charmant des salons à musique de chambre et des boudoirs à clavecins, a éveillé en les cœurs les plus délicats l’écho de ses languissantes mélodies, que depuis si longtemps ils attendaient, ces cœurs ! car les mélodies de Jules Massenet ne leur avaient pas suffi ; et ils espéraient une plus complète pâmoison sonore. Ils l’ont obtenue. Et ces cœurs ne sont point de ceux qui battent sous le poult de soie des bourgeoises parisiennes ou sous la filoselle des fillettes provinciales, mais leur enthousiasme soulève des poitrines augustes ! et l’on assure qu’une reine – imitant une ambassadrice illustre – aurait brisé, de rage, son éventail sur le rebord de sa loge si la foule, ce soir, n’avait pas applaudi la musique de M. Reynaldo Hahn.

Je n’en veux pas du tout à ce jeune homme de la faveur des belles personnes mondaines ; on peut avoir conquis de languissants enthousiasmes ; où les seins battent, sous la lueur qui va s’éteindre, élégiaquement, des bougies du piano, et ne pas laisser de mériter l’estime des virils et graves artistes. En outre, je ne songerai pas une minute à blâmer la nouvelle direction de l’Opéra-Comique de nous avoir donné, – tandis que se plaignent d’attendre tant de compositeurs français, que déjà l’espoir, et la jeunesse, abandonnent, – de nous avoir donné, dis-je, l’œuvre d’un compositeur étranger, si jeune, et que d’ailleurs ne recommandaient à l’attention de la France aucun succès universel chez d’autres nations musicales. Car ces choses ne me concernent en rien ; je suis ici pour juger les œuvres, non les circonstances grâce auxquelles elles furent représentées ; et tout sera bien, si les œuvres sont bonnes.

Celle-ci est charmante.

Je sais très bien tout ce qu’on peut dire contre la musique de M. Reynaldo Hahn. Elle a beaucoup à apprendre, et beaucoup à oublier. Elle s’en tient, – peut-être par maladresse, – à une trop persistante monotonie de rythmes, à de trop peu neuves combinaisons instrumentales, et, – peut-être par réminiscence, – à trop peu de personnalité dans l’invention mélodique ; on peut lui reprocher aussi (en un moment où tant de nobles et savants efforts s’acharnent vers l’idéal !) de ne pas manquer de quelque affectation dans la simplicité, – simplicité qui d’ailleurs ne laisse pas d’être assez perverse. Mais ces objections diverses, si justes qu’elles soient, – et d’autres encore, – ne peuvent prévaloir contre ceci qu’il y a en la musique de M. Reynaldo Hahn une langueur adorable, comme un délicieux farniente de créole, et des soupirs d’âmes doucement surchargées d’hystériques émois. Mérite médiocre ? mérite cependant. L’incontestable, c’est que le don du charme a été accordé à M. Reynaldo Hahn ; et les belles dames ont bien raison.

Il ne reste pas grand'chose du délicieux poème en prose de M. Pierre Loti en l’idylle polynésienne de MM. André Alexandre et G. Hartmann. De même que leur héroïne ne se nomme pas Rarahu, mais Mahenu (ô puérile crainte de l’imbécillité publique, qui n’existe pas, qui n’existe pas !) leur livret transpose et banalise l’œuvre primitive. Mais le musicien a retrouvé la poésie, qu’on lui cachait, et même, par ses mélodies chantantes, il a mis des oiseaux dans l’Île des rêves, où il n’y a pas d’oiseaux. Rien de plus délicatement sauvage que la scène où les jolies baigneuses de la Cythère polynésienne nomment du nom de Loti le jeune officier de marine que l’obligeante reine conduit vers ses sujettes plus obligeantes encore ; et les premiers baisers de Rarahu, – non, Mahenu, – et de Loti, gazouillent délicieusement dans la forêt, nocturne. Je sais bien que, à force de se reproduire, presque semblables, dans les actes suivants, les séductions de la musique de M. Hahn perdent beaucoup de leur effet. On se lasse, même de l’adorable. Des plaintes, ressemblantes à des désirs, des détresses, ressemblantes à des espérances, engendrent enfin quelque monotonie, quelque ennui même. Un peu de religion superstitieuse, – le père de Mahenu ne cesse de lire la Bible, – n’apportera que peu de variété ; la folle qui pleure un amant disparu ne se désespère pas d’une façon assez personnelle ; et même quand Mahenu pleure l’officier rembarqué, elle ne diffère pas assez de la Mahenu, qui accueillit l’arrivée de l’amant. Tout cela languit, exquisément, de la même façon. Mais, quoi, on ne doit point, même quand on en est rassasié, médire du charme qui vous enchanta ; et il faut, même fatigué, garder quelque reconnaissance à la caresse qui, au commencement, fut douce, des courtisanes trop insistantes…

C’est admirablement que MIle Guiraulion a joué et chanté le rôle de Mahenu ; je dis tout net qu’il y a lieu de fonder les plus grandes espérances sur cette très jeune artiste, comédienne ardente et adroite, cantatrice passionnée et sûre ; et les jeunes compositeurs français auront en elle une interprète digne de leurs rêves. Le reste de l’interprétation, – M. Clément a l’uniforme trop étroit, et a la voix pas assez large, Mme Bernaert n’a pas la tunique assez étroite, – mérite quelque approbation ; et par une luxueuse mise en scène, et des décors pittoresques (mais pourquoi ! ah ! pourquoi ! un rideau de feuillage, au premier acte, se baisse-t-il, avant le rideau de scène ?) la nouvelle direction de l’Opéra-Comique a bien mérité du public qui adjurera bientôt un autre soir, M. Raynaldo Hahn, et des belles abonnées qui l’admirent déjà. […]

CATULLE MENDÈS.

 

SOIRÉE THÉÂTRALE

À L’OPÉRA-COMIQUE

C’est seulement hier que M. Albert Carré a livré la première bataille de son règne ; les autres soirs n’avaient été que des escarmouches. Aussi, en général prudent, le nouveau directeur n’a pas tout de suite aventuré les troupes fraîches, je veux dire le compositeur inédit ! Il a d’abord fait marcher la vieille garde, le vétéran Delibes qui goûte en ce moment la félicité et la mélodie parfaites au séjour des bienheureux musiciens.

Derrière l’auteur de Sylvia et du Roi l’a dit s’avançait en bon ordre le corps d’attaque, les troupes fraîches qui, pour cette lois, m’ont semblé empruntées à la légion étrangère.

En effet, M. Rynaldo Hahn [ sic ], qui goûte à un très jeune âge les joies de la représentation, est Portugais, disent les uns, Vénézuélien, affirment les autres, ou bien encore Serbe, à telles enseignes que S. M. la reine de Serbie a fait exprès le voyage pour applaudir son jeune compatriote. On le voit, M. Rynaldo Hahn n’est pas un sans-patrie !

Élève de Massenet, l’auteur de l’ Île du Rêve , auquel la fortune a singulièrement adouci les premières années d’inspiration, est très lancé dans le monde, très joué dans les salons, presque victorieux avant d’avoir combattu. C’est un mérite pour lui de tenter de justifier ces hommages par une action d’éclat, et d’avoir demandé à aller au feu de la rampe.

Avec Delibes, il a bénéficié, hier, d’une exécution tout à fait honorable et d’une mise en scène qui prouve dès maintenant la raison qu’avait le monde musical d’espérer beaucoup de M. Albert Carré.

[…]
Pour l’ Île du Rêve le matériel demandait plus de complication. On sait que le livret est inspiré d’un des plus beaux romans de Pierre Loti, un de ceux dans lesquels l’admirable artiste a évoqué avec une saisissante réalité ses souvenirs personnels. Notre éminent collaborateur qui assistait, hier, à ta représentation, caché dans une baignoire, s’est retrouvé sur la scène, personnifié par l’aimable et consciencieux artiste qui a nom : Clément, et c’est Mlle Guiraudon, vouée décidément à l’exotisme, qui nous a rendu la pathétique figure de Mahenn [ sic ], qui a du noir dans l’âme et sur le visage.

Les décors de l’idylle polynésienne sont au nombre de trois : 1  o une forêt avec tout ce qu’il faut pour aimer quand on est officier de marine ; 2  o une case de village nègre comme nous en avons tant vu au Champ de Mars, mais mieux tout de même ; enfin, le palais de la princesse Orena, éclairé à giorno . Au total, trois admirables morceaux de peinture qui font honneur au pinceau d’Amable.

M. Messager est monté pour la première fois au pupitre pour accompagner l’ Île du Rêve  : dans la salle, Mlle Cléo de Mérode sortait officiellement pour la première fois les diamants arrachés à l’admiration des Américains. Ils sont trop ! (Pas les Américains ! les diamants !!)

À la fin du spectacle, on s’abordait généralement à trouver que M. Reynaldo Hahn ne devait pas être si Portugais qu’on le dit. Quelques-uns murmuraient, comme on chante presque dans Monsieur de Pourceaugnac  :

La Polynésie (bis)

Est un cas pendable ! 

MONSIEUR LOHENGRIN.