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Le Monde artiste, 27 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

L'Ile du Rêve [1]

Il était assez difficile de tirer un livret bien scénique du Mariage de Loti . Ce roman plein d’observations personnelles et de sentiments intimes n’offrait point de situations purement théâtrales et il faut savoir gré à MM. André Alexandre et Georges Hartmannn d’avoir pu tirer trois actes de cette idylle exotique. La plus grande somme d’intérêt d’une telle tentative se reporte sur le musicien, un jeune dans toute l’acception du mot, puisque M. Reynaldo Hahn compte à peine 24 printemps et que son œuvre date déjà de six ou sept ans.

L’excellent accueil du public pour cette œuvre toute de charme, a prouvé à l’élève de Massenet que son talent est considéré comme prometteur d’un avenir brillant.

L’action de l’Ile du rêve , est, je le répète, extrêmement menue.

Des officiers de marine viennent de débarquer dans l’île de Tahiti. La princesse Oréna leur présente une jeune fille, Mahenu, dont Loti s’éprend aussitôt. La nuit venue, dans l’air embaumé de parfums violents, les deux amoureux chantent un duo passionnel, très doux, très simple en apparence et pourtant plein d’un sensualisme enveloppant.

Au second acte, un autre duo est interrompu par la venue d’une femme du pays dont la raison s’est égarée depuis que son « mari », également officier de marine, est reparti, l’abandonnant à jamais.

Mahenu ne peut croire que son propre amour aura le même sort et Loti paraît sincère en affirmant sa passion.

Or, au troisième acte, après une fête donnée au palais, l’officier retourne à bord, en compagnie de ses camarades, pour le départ irrémédiable. Et la pauvre Mahenu, victime à son tour des inconstances du cœur, supplie inutilement et défaille.

Évidemment, ce sujet n’offre point de grandes ressources au musicien, c’est pourquoi il est juste de rendre hommage au talent de M. Hahn qui s’est dépensé en exquises mélodies, sans prétendre amplifier des sentiments délicats et les solenniser outre mesure.

Le jeune compositeur a compris qu’il s’agissait là d’une passionnette aimable et non d’un drame. Il convenait d’exprimer l’Inévitable : l’inévitable amour, l’inévitable adieu. Et cette pensée même de la destinée est joliment rendue en phrases languissantes, dessinant un espoir imprécis, une joie continuellement menacée.

Bien jolie la cantilène du premier acte : « Restons encor les paupières mi-closes », et bien joli l’épisode du second acte traité en demi-teinte. Au surplus, tout le second acte est d’une écriture technique absolument pure et si, au troisième acte, la scène de la séparation n’atteint pas aux déchirements du cœur, elle est au moins logique en ce sens que Loti subit la loi du hasard en homme qui laisse parler son âme au gré de l’heure qui passe.

La joliesse et la douceur persistantes de la partition de M. Hahn déterminent une certaine monotonie. Certains peuvent la critiquer ; moi je la trouve adéquate à la situation de deux êtres réunis par une fantaisie du sort et séparés par des obligations que la raison n’a point le droit de discuter.

La nouvelle direction de l’Opéra-Comique a donné un cadre délicieux à cette « idylle polynésienne ». Les décors du maître décorateur Amable transportent le spectateur dans un milieu féérique où la vie intense éclate en lumières vives, en chansons berceuses, en couleurs rutilantes.

Au premier rang des interprètes de l’Ile du Rêve , qui, — j’insiste sur ce point — fait espérer que M. Hahn écrira de très belles œuvres d’amoureuse sentimentalité, il convient de placer Mlle Guiraudon, une Mahenu remarquable, à la voix charmeresse, au jeu sincère dans sa grâce un peu mièvre. M. Clément (Loti), ténorise toujours fort agréablement, enfin, Mmes Bernaert, Marie de l’Isle et M. Belhomme ont droit à de vives félicitations.

M. Messager a conduit son orchestre en artiste soucieux des plus petites nuances. Sa part dans la réussite de l’Ile du Rêve est incontestable.

[…]

BLONDEL. 

[1] L’ Ile du Rêve , idylle polynésienne en trois actes de Pierre Loti, André Alexandre et Georges Hartmann, musique du Reynaldo Hahn. Première représentation le 23 mars 1898. Loti (M. Clément) ; Taïrapa (M. Belhomme) ; Tsen Lee (M. Bertin) ; Henri (M. Dufour) : un officier (M.Thomas) ; un officier (M. Eloi) ; Mahenu (Mlle Guirandon) ; Téria (Mlle Marie de Liste) ; la princesse Oréna (Mme Bernaert) ; Faïmana (Mme Oswald). — De nos jours, à Tahiti.