Accueil / Documents / Articles de presse / Le Rappel, 26 mai 1893 [Phryné de Saint-Saëns]

Imprimer le contenu de la page

Le Rappel, 26 mai 1893 [Phryné de Saint-Saëns]

LES THÉÂTRES

Opéra-Comique. – Première représentation de Phryné, opéra-comique en deux actes, de M. Augé de Lassus ; musique de M. Camille Saint-Saëns. […]

Le compositeur de Samson et Dalila, de Proserpine, d’Henri VIII et d’Ascanio ne semblait guère enclin au badinage ; on ne s’imaginait pas encore ce maître de l’école française, habitué à déchaîner des tempêtes orchestrales, riant d’un rire clair, sonore et joyeux.

Eh bien, si ! Camille Saint-Saëns est capable d’aller sans effort de la passion à la gaîté, du drame lyrique le plus ardent à l’opéra-comique le plus léger. 

Phryné en est la preuve. 

Le librettiste a du reste fourni au compositeur des scènes amusantes, avec des détails ingénieux.

Il nous fait assister, dans un carrefour d’Athènes, au couronnement d’un buste, celui de Dicéphile, premier magistrat de la République grecque, homme sage et vertueux ; il le dit lui-même : 

Célibataire

Toujours austère, 

Dans ma maison 

On voit sans cesse 

Vertu, sagesse, 

Froide raison. 

La fête terminée, cet archonte revient s’admirer de nouveau dans le marbre qui le représente. Quel n’est pas son étonnement et surtout son indignation, en s’apercevant que le fameux buste a été coiffé d’une outre ? 

L’auteur de cet « outrage » public est Nicias, le neveu de Dicéphile. Le jeune homme s’est vengé de son oncle qui lui refusait de l’argent. Comme Nicias va être mis en prison pour dettes, Phryné, dont il est un des adorateurs, le protège et le sauve. 

Dicéphile s’en prend alors à la protectrice de son neveu. 

Le voici chez elle. Il faut qu’elle réponde du sacrilège. Mais la courtisane a des charmes irrésistibles ; elle s’en sert pour amadouer son juge dont la vertu, cependant, passe pour être invulnérable.

Elle achève devant lui sa toilette, se fait donner son miroir, mettre ses bagues et attacher ses colliers.

Le vieux magistrat commence à perdre la tête ; il n’a pas fini. Bientôt, il se trouve en pleine obscurité. Un rideau s’écarte et la statue d’Aphrodite apparaît, reproduisant les traits de Phryné. C’est celle-ci que Dicéphile, éperdu, croit voir se dresser dans sa divine nudité. 

Il tombe à genoux et reste en extase : 

Il semble qu’une autre âme en mon âme s’éveille ; 

Tant de charmes jamais n’ont ébloui mes yeux ! 

Nicias surprend son oncle dans cette position, il en abuse. Il menace d’aller tout révéler à l’aréopage si Dicéphile ne lui abandonne la moitié de sa fortune. 

Le malheureux archonte finit par céder ; afin d’éviter une révocation certaine. 

Sa place de magistrat lui coûtera cher ; 

Et tout cela pour voir une statue ! 

Sur ce livret, Camille Saint-Saëns a écrit une partition assez étendue. 

Après une très courte introduction, le rideau se lève et les citoyens d’Athènes, groupés devant le buste de Dicéphile, entonnent un chœur où la note railleuse des uns vient se mêler à l’enthousiasme naïf des autres. Le tout forme un morceau d’ensemble vif et mouvementé. 

Le duo qui suit, entre Dicéphile vantant la sagesse et Nicias vantant l’amour, est d’une originalité charmante. La bêtise solennelle du vieil archonte et l’ardeur printanière du jeune homme contrastent de la façon la plus heureuse. Il y a à la fin un joli effet comique produit à l’orchestre par le basson. 

À une mélodie, Ô ma Phryné, d’un archaïsme délicieux, succède un chœur entraînant de joueurs de flûte et de danseuses ; puis c’est le finale qui éclate avec une sonorité réjouissante. II se ter – mine bien gaîment aussi dans une clameur populaire : 

Qu’on le dise par la ville, 

Dicéphile

Est un fripon ! 

C’est un simple motif d’opérette, mais finement ciselé. 

C’est au deuxième acte que se trouve la page maîtresse de l’œuvre. Nous remarquons d’abord un agréable duo entre Nicias, qui ne peut contenir sa passion pour Phryné, et celle-ci, prête à s’enflammer à son tour. C’est plein de fraîcheur et de délicatesse. Le morceau capital arrive immédiatement après. C’est un grand air largement développé et qui se termine en trio ; il s’en détache une phrase dont l’exquise inspiration a enlevé la salle. Elle sera célèbre demain sous le titre : Évocation à Vénus

Fille de l’onde

Tout fléchit devant toi ; 

Aphrodite la blonde 

Protège-nous ! protège-moi ! ; 

Sur ces paroles, le compositeur a mis tout le charme, toute la science et toute la sincérité de son style. C’est d’un grand effet. 

Après une ariette : Ç’est ici qu’habite Phryné, et des couplets comiques de Dicéphile : L’homme n’est pas sans défaut, nous arrivons à la scène de l’apparition. Tout ce passage – la coquetterie de Phryné et le ravissement de l’archonte en voyant apparaître la statue d’Aphrodite – est traité avec infiniment d’adresse et de gaîté. 

Ai-je besoin de dire que l’orchestration est d’une maîtrise absolue ? De ce côté, le musicien n’avait pas à faire ses preuves. Elle est de Camille Saint-Saëns, c’est tout dire. 

Le public a accueilli très chaudement cette œuvre dans laquelle le maître nous montre une nouvelle face de son admirable talent. Trois morceaux ont été bissés d’enthousiasme. 

M. Fugère joue Dicéphile en vrai comédien et le chante avec sa belle voix si habile à nuancer chaque phrase. 

M. Clément est un gentil ténor, et Mlle Buhl une gentille esclave. 

Mlle Sanderson est une belle Phryné. Comme chanteuse, elle aurait été plus à l’aise dans un rôle à vocalises ; elle les enlève avec beaucoup d’agilité. Mais Camille Saint-Saëns n’est pas un compositeur à vocalises ; il en a donné très peu à Phryné. […]

G. B.