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Le Temps, 20 décembre 1895 [Frédégonde de Guiraud et Saint-Saëns]

LA MUSIQUE

Théâtre de l’Opéra : Frédégonde, drame lyrique en cinq actes, par M. Louis Gallet, musique d’Ernest Guiraud et de M. Camille Saint-Saëns.

Il y a sans doute un beau sujet de drame lyrique dans l’histoire de Frédégonde et Brunehaut mais nous n’en avons encore que la parodie ou l’ébauche. La parodie, folle et joyeuse, est l’opérette d’Hervé, Chilpéric. L’ébauche, très sage et moins gaie, est l’opéra de M. Louis Gallet et Ernest Guiraud, Frédégonde, que M. Camille Saint-Saëns a terminé pieusement et amélioré, mais non pas transformé en drame lyrique, quoi qu’en dise l’affiche. 

Ce n’est pas manquer de respecta la mémoire d’Ernest Guiraud, de dire que le sujet de Frédégonde ne convenait pas à son tempérament ni à ses moyens. Mais le musicien ingénieux et doux de Gretna-Green et de Piccolino, qui savait conter les tendres histoires et les souligner de douces harmonies, correctes et joliment colorées, ce compositeur délicat et mièvre voulait toujours s’essayer dans « une grande machine lyrique », comme ils disent. Ce fut aussi, vous souvenez-vous, le rêve de toute la vie de Léo Delibes, qui aurait si bien pu se contenter de pincer gentiment les aimables cordes de sa lyre. Imaginez — sans pousser trop loin la comparaison des personnages cités ici — que M. Henri Meilhac, peu satisfait d’être le premier, le tout premier, dans le genre littéraire auquel il s’est adonné, ait demain l’ambition de doter la France du poème épique encore absent de nos collections nationales. Il est probable que l’incomparable auteur de la Petite Marquise et de Décoré ne réussirait pas dans sa tentative. Et cela ne ferait rien, sinon du temps perdu. 

On nous dit que M. Louis Gallet, très renseigné sur les aptitudes de son ami Ernest Guiraud, a conçu son livret d’opéra de façon à laisser dans l’ombre les rudesses d’une époque barbare, les mœurs sauvages et les ardeurs implacables des rois mérovingiens. Ce qu’il a négligé dans son livret, il l’aurait négligé de parti pris, pour ne pas gêner son ami Guiraud. Cela se voit bien. M. Louis Gallet est, en quelque sorte, l’empereur des livrets d’opéra. Fournisseur attitré de tous nos compositeurs, de tous nos éditeurs, de toutes nos scènes lyriques, on lui reconnaît l’expérience, on lui accorde la tradition et la dextérité. Il à, en un mot, l’autorité. Comme il sait puiser à pleines mains dans le trésor des légendes et de l’histoire, un sujet d’opéra ne lui coûté guère. Pour un qui se perd, dix se retrouvent. M. Louis Gallet a donc sacrifié celui-ci, paraît-il, à son amitié pour Ernest Guiraud. Il a fait une mauvaise pièce et une bonne action.

Le sujet de Frédégonde se raconte en quelques lignes. Brunhilda, vaincue par Hilpérik, (qui suit les caprices de la belle Frédégonde, sa nouvelle épouse), est reléguée à Rouen sous la garde de Merowig, fils du roi. Merowig se laisse attendrir par les larmes de la douce captive. Il l’aime, il la prend pour femme et, pour la sauver, il résiste aux ordres de son père. Fuyant la colère d’Hilperik, et surtout la haine et l’ambition de Frédégonde, Merowig et Brunhilda se réfugient dans l’asile de Saint-Martin. Frédégonde persuade à son époux, fou d’amour, qu’il doit, par ruse, décider son fils à quitter l’asile sacré. Hilperik cède à ce conseil. Merowig se laisse convaincre par d’astucieuses promesses : il sort de l’enceinte salutaire ; il renonce à la protection de Dieu et s’abandonne au jugement des homme. On condamne Merowig à finir ses jours dans un cloître ; alors, il se tue. 

Tel est le résumé du scénario de Frédégonde. Je ne m’arrêterai pas à relever les modifications que ce livret impose à l’histoire vraie, contée par Grégoire de Tours ou Augustin Thierry. L’auteur du poème avait le droit absolu de raccourcir, d’arranger, de ramasser les faits afin de donner l’intensité et l’unité au long enchaînement d’épisodes incohérents ou mal expliqués que lui fournissaient les sources historiques. Mais, sans nous rendre le mot à mot de l’histoire, on nous devait au moins un dessin des caractères ; et l’on nous promettait un drame. Or, le bilan des cinq actes de Frédégonde peut s’établir ainsi : Premier acte : ni situation dramatique, ni caractères. Deuxième acte : ni caractères, ni situation. Troisième acte (Voir les deux actes précédents). Quatrième acte : un duo. Cinquième acte : Enfin, une situation !.. Jusqu’à ce cinquième acte, tous ces mérovingiens, farouches par définition, ont roucoulé comme des colombes et pleuré « comme des urnes », selon l’expression de Flaubert. Ils ont des moustaches terribles et nous apparaissent dans un rude attirail, mais si on les a vêtus de peaux de mouton, ce fut, sans doute, pour nous dire, qu’ils étaient, de leur naturel, doux comme des agneaux. Tout cela, heureusement, se colore et prend un léger accent au cinquième acte. On a déjà dit que la musique des trois premiers actes est d’Ernest Guiraud, et la musique des deux derniers actes de M. Camille Saint — Saëns. Bien que l’auteur de Samson et Dalila ait fait effort pour que la suture restât imperceptible, il ne faut pas cependant des yeux très exercés pour le reconnaître.

Laissons à Ernest Guiraud les gracieux couplets de Fortunatus au premier acte ; laissons-lui aussi, (hélas !) la terne et serpentine mélopée du second acte, la strette de style ancien, mais non point rare, qui termine ce tableau ; à M. Saint-Saëns appartient le curieux ballet du troisième tableau, avec son amusante couleur archaïque, son rythme caractéristique, ses harmonies fouillées, où les trilles caressants des violons, des hautbois et des flûtes égrènent leur caprice souriant ; à M. Saint-Saëns encore, le duo du quatrième acte où s’unissent les thèmes tantôt impérieux et tantôt alliciants de la séduction de Frédégonde ; à M. Saint-Saëns, ce cinquième tableau, enfin dramatique et vivant, où le dialogue musical d’Hilperik et de Merowig, le père et le fils, est si nettement, si justement posé en phrases expressives, et qui se termine, comme par de grands traits de fresque, en un ensemble vocal plus varié, plus noble et plus distingué que les tutti des actes précédents. 

M. Alvarez a vraiment une bien jolie voix, et il aura un très franc succès quand on lui donnera un joli rôle. M. Renaud s’est montré le chanteur sûr et l’artiste consciencieux que nous connaissons. Mlle Lafargue, toujours dévouée à son art, toujours désireuse de faire ses preuves, a remplacé Mlle Bréval, souffrante, dans le rôle de Brunehilde : elle s’est tirée à son honneur de cette épreuve délicate. Mme Héglon est chargée du rôle de Frédégonde. Elle ne paraît qu’au premier acte et aux deux derniers tableaux. Mais le soin qu’elle a mis à établir son rôle suffit pour le faire surgir au premier rang et pour concentrer toute l’attention éparse dans ce drame mollement noué. Il n’y a, à proprement parler, d’action et, par conséquent, d’intérêt que dans les trop rares scènes où Frédégonde est intervenue avec ses belles notes graves, avec son jeu intelligent, précis et passionné. 

PAUL RAMEAU. 

[…]

THÉÂTRES

Autant la répétition générale — quoique de gala — avait été froide, somnolente, autant la première représentation de Frédégonde a été chaude, entrainante. La véritable impression, sans doute, se dégagera peu à peu et classera l’œuvre nouvelle parmi celles qui ne méritent

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité. 

Et, cependant, si de cette expérience nouvelle pouvait sortir le résultat que les « grandes » répétitions générales, de gala ou non, doivent faire place à des répétitions d’ensemble, de travail, auxquelles la critique, qui a seule besoin d’y assister, serait seule admise, ce résultat ne serait pas si mauvais.

Nous avons conté déjà comment l’œuvre, trouvée incomplète dans les papiers de Guiraud, fut apportée par les amis du maître disparu à M. Saint-Saëns pour qu’il l’achevât, et comment l’auteur de Samson et Dalilaaccepta cette mission délicate et pieuse car il ne s’agit pas seulement de tirer de l’ombre des pages de valeur, il s’agissait aussi — pourquoi ne pas dire ce que tout le monde sait et raconte ? – d’assurer à une enfant en deuil une existence meilleure. En ces temps où la charité ne va pas sans une certaine ostentation, celle qui s’accomplit discrètement aura plutôt nos louanges.

Nos lecteurs connaissent la teneur du livret qui est dû à l’intarissable M. Louis Gallet. Nous nous permettrons ici de regretter la transformation complète du personnage du poète Fortunatus. Combien le pleurard qu’on nous montre ressemble peu au héros qu’Augustin Thierry nous peint si pittoresquement ! « Fortunatus s’abandonnait volontiers, écrit l’histoire, aux plaisirs de la table… Chaque jour Radugonde et Agnès envoyaient à son logis les prémices des repas de la maison et, non contentes de cela, elles faisaient apprêter pour lui, avec toute la recherche possible, les mets dont la règle leur défendait l’usage. C’étaient des viandes de toute espèce, assaisonnées de mille manières, et des légumes arrosés de jus ou de miel, servis dans des plats d’argent, de jaspe et de cristal. » Nous sommes loin, avec M. Gallet, de ce Gorenflot des temps mérovingiens. Et Brunhilda et Frédégonde, comme elles sont pâles à côté des véritables héroïnes de l’histoire Tous ces gens sont en bois : et Thierry nous les donne comme forts en chair et hauts en couleur. C’est lui qui doit avoir raison. 

Le public de la première représentation a donc fait un accueil chaleureux à l’œuvre nouvelle et à ses interprètes, séduit par les voix généreuses de MM. Renaud et Alvarez, par le courage de Mlle Lafargue et par la beauté de Mme Heglon, qui, elle, se donna la peine d’étudier et de composer le personnage si curieux, si captivant de Frédégonde. Rappelée par deux fois avec M. Renaud, après le duo du quatrième acte, Mme Héglon s’est sûrement sentie récompensée de ses incessants efforts.