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Les Annales politiques et littéraires, 22 décembre 1895 [Frédégonde de Guiraud et Saint-Saëns]

OPÉRA : Frédégonde : drame lyrique en cinq actes, poème de M. Louis Gallet, musique de Guiraud et Saint-Saëns.

Un sort impitoyable a réuni prématurément dans la tombe Ernest Guiraud, I’auteur si justement applaudi de Piccolino, et notre vaillant et cher ami Benjamin Godard, mort, lui aussi, dans le plein épanouissement d’un talent qui était loin d’avoir dit son dernier mot. Et il se trouvé que l’un et l’autre, l’auteur de la Vivandière et celui de Frédégonde, ont dû laisser inachevée leur œuvre dernière. Ces deux pertes ont été cruelles pour l’art musical.

De Godard, nous avons esquissé, en temps opportun, un portrait que nos lecteurs n’ont peut-être pas oublié. Guiraud, qui n’avait pas le même tempérament dramatique, valait par de hautes et brillantes facultés. Bien qu’il y eut dans sa nature comme un fond de tristesse, il savait passer, sans qu’aucun effort y parut, du lied attendri à la chanson gauloise. Il y avait, dans la transformation voulue de sa gamme idéale une sorte de spirituelle coquetterie.

Vous souvient-il de Madame Turlupin, jouée au Théâtre-Lyrique ? Que de verve de bon aloi et du tour le plus aimable circule dans cette opérette troussée à la manière des maîtres de notre école française. Nous gageons que M. Carvalho trouverait bénéfice, à tous les points de vue, à la remettre à la scène. 

Dans Frédégonde, c’est le Guiraud tragique qui se fait jour avec toutes les orchestrales polyphonies et les clameurs chorales que le sujet comporte. L’infatigable librettiste Louis Gallet a puisé cette fois le sujet de sa pièce, dans l’histoire d’abord, comme de raison, mais plus particulièrement dans ces récits où Augustin Thierry réunit la patience et l’érudition d’un bénédictin à la souriante imagination d’un poète. Elle n’est pas pourtant des plus mouvementées, sa Frédégonde, il le faut bien avouer. Tout son monde y pivote sur place. Il s’agite beaucoup, mais s’anime fort peu.

C’est au palais gallo-romain des Thermes que nous voyons, au début, la reine Brunhilda, entourée de Leudes Austrasiens et de seigneurs Goths, qui lui font fête. Grégoire de Tours nous a dit d’elle que c’était une jolie fille, belle de visage, honnête et décente dans ses mœurs, douée de prudence dans les conseils « et d’un langage flatteur ».

En guerre avec Hilpéric ou Chilpéric, si vous aimez mieux, elle paraît sûre de la victoire finale ; mais voilà que tout à coup surgit le roi rival, à la tête de ses légions, ce même Chilpéric qu’Hervé a si plaisamment caricaturé :

La nuit, quand tout sommeille,

Sabre en main, Chilpéric veille !

Brunhilda ne s’attendait pas à pareille aventure. Et pour comble d’adversité, Frédégonde, la prostituée, accompagne son nouvel époux. De même que les Troyens, les soldats de Neustrie avaient peut-être contre eux Pallas et Junon, mais Vénus combattait dans leurs rangs : Saepe premento Deo, fert Deus alter opem. La couronne royale tombe de la tête de Brunhilda ; c’est Frédégonde qui la relève vous pensez de quel air de hautaine dignité. La reine dépossédée sera enfermée dans un couvent de Rouen et placée sous la garde de Mérowig, le fils de Chilpéric. Qui ne voit d’ici que Mérowig deviendra amoureux de la charmante captive ? Ils n’ont hâte, ni l’un ni l’autre, de prendre le coche pour la capitale de la Normandie et roucoulent à qui mieux-mieux dans ce palais des Thermes où les guette la vengeance de Frédégonde. Ils comprennent toutefois qu’à prolonger leur séjour dans cette résidence peu écossaise ils courraient grand risque, et vont se réfugier dans un village où se trouve rassemblé le gros de l’armée dispersée des Austrasiens. L’évêque Prétextât, dévoué à leur cause, bénit solennellement l’union de Brunhilda et de Mérowig, union qui devait plus tard lui coûter la vie. Frédégonde le fit, en effet, frapper au pied de, l’autel ; et à cette affreuse mégère, qui feignait de le plaindre, il se contenta de répondre simplement : « Le criminel est la personne même qui a fait assassiner des rois, qui est accoutumée à répandre le sang des innocents, qui a rempli le royaume de ses crimes ; » Et il expira dans la paix du Seigneur. Nous aurions souhaité que Fournets donnât plus d’accent et de majesté aux prières de l’évêque Prétextât, une des plus curieuses et des plus frappantes physionomies de l’époque, d’autant que Guiraud ou Saint Saëns, ad libitum, les a écrites en fort beau style.

Des péripéties suivent, tantôt amoureuses, tantôt dramatiques, auxquelles il n’y a pas lieu de s’arrêter : elles n’ont rien de sensationnel. Le mieux est de nous transporter à l’Asile de Saint-Martin qui abrite la lune de miel de Brunhilda et de Mérowig. Nous apercevons là Fortunatus, un poète, autrefois homme de cour qui se revêtait d’habits somptueux et semait de vers galants la route de Brunhilda, alors qu’elle était reine d’Austrasie. Il chantait en ce temps-là des sortes de madrigaux auxquels le musicien a prêté beaucoup de grâce. Fortunatus, fidèle au malheur, s’est fait ermite, et c’est sous la bure qu’à l’exemple de Candide, nous le voyons cultiver son jardin. Mais la calme retraite où il s’est réfugié avec ses amis ne tarde pas à être troublée par l’arrivée de Chilpéric et de Frédégonde qui a juré la perte de Brunhilda. Jamais refuge plus humble et plus pittoresque à la fois ne fut envahie en de façon plus barbare et que précédait de plus menaçantes fanfares.

Le fils rebelle n’aurait de salut que dans la fuite ; mais il tient tête à Chilpéric hypnotisé par Frédégonde. C’est que pour que ses enfants règnent, il faut que Mérowig disparaisse. Ici se place un trio d’une excellente entente scénique et d’un mouvement très caractéristique. Il a produit sur les auditeurs, légèrement fluctuants jusqu’à ce moment, l’effet attendu, un effet décisif. « Remets -toi entre mes mains, dit Chilpéric à son héritier, et je te promets de faire ce que le jugement de Dieu décidera. » Les évêques et les docteurs assemblés, le seul Prétextat excepté, repoussent le pardon et condamnent Mérowigh au cloître. Comment pourrait-il, lui, qui avait foi dans la parole de Chilpéric, accepter cette sentence ? L’indignation aux lèvres, il lance d’une voix vibrante à Frédégonde ce mot qui la cingle en pleine figure : « Vous m’avez pris mon père ! » Et il se poignarde. 

Il est difficile de discerner dans Frédégonde la part qui revient à M. Camille Saint-Saëns. Il parait que Guiraud a poussé son long travail si avant qu’on pouvait le considérer, à d’inévitables retouches près, comme terminé. La vérité est qu’il ne semble pas y avoir trace, sinon peut-être dans l’orchestre, de la collaboration de l’auteur de Samson et Dalila. Nous croyons pourtant que le ballet du troisième acte lui pourrait bien-appartenir. Ce sont ceux suffisamment suggestifs et d’une bonne tenue chorégraphique entre jeunes filles versant l’hydromel, à l’occasion de la cérémonie nuptiale, et agitant avec d’affriandantes souplesses de gestes, des branches de pommiers en fleurs. Toutefois, à parler franc, on a eu plus d’yeux pour la cohorte ailée des danseuses que d’oreilles pour la musique qui les devait délicieusement griser de ses flots harmoniques.

Les pages d’une valeur appréciable ne manquent pas dans Frédégonde. Aucune, d’ailleurs, n’est absolument quelconque. Guiraud a toujours eu le haut respect de son art, mais la muse ne lui souriait pas toujours. Il a fait grâce à elle d’heureuses rencontres, encore qu’une teinte brumeuse les ait souvent empêchés de se voir d’assez près. L’air de Mérowig, au second actes Son front porte le poids d’une sombre pensée est d’un style soutenu à degré égal que celui de l’arioso de l’évêque Prétextât précédant la marche nuptiale. L’instrumentation en est habilement disposée et fouillée jusque dans ses moindres parties. Nous ne laissons pas non plus de faire cas du cantabile de Chilpéric, exhalant ses soupirs, scandés d’inattendues sonneries de trompettes, aux pieds de Frédégonde. Mais s’il faut vous dire notre entier sentiment sur l’œuvre de Guiraud et Saint-Saëns, de la vraie et forte inspiration, nous entendons de celle qui vous remue jusqu’au plus profond de l’être, il n’y a trace ici nulle part. On y dialogue, non parfois sans éloquence ; les duos succèdent aux trios, qui font eux-mêmes place aux airs ; mais l’émotion qui en devrait nécessairement résulter nous effleure à peine. Ces ondes sonores nous tiennent attentifs dans leur harmonieux déroulement ; mais, pour nous servir du mot du vieux Tartini, elles ne nous disent rien là !

Les chœurs ont de l’allure et du relief à défaut d’une originalité bien marquée. Un accord parfait règne dans leurs chants, entre les Austrasiens et les Neustriens, ces ennemis héréditaires, toujours prêts à se pourfendre. On a bien raison de dire que la musique adoucit les mœurs !

L’interprétation de Frédégonde n’a pasajouté beaucoup à la valeur de l’œuvre. Alvarez est pourtant un Mérowig de fière mine, campé comme un chevalier des anciens âges ; sa voix a de magnifiques envolées et il a surtout ce mérite rare, ignoré en partie de Renaud, de bien articuler les paroles ; mais il ne semble pas encore en pleine possession de son rôle. Renaud a le généreux et solide baryton que vous savez, mais c’est là à peu près tout. Le répertoire courant, qu’il sait à merveille, convient mieux à ses moyens.

Mlle Bréval était déjà souffrante le soir de la répétition générale de gala, qui était, en réalité, la vraie « première » et à laquelle le Tout-Paris mondain a assisté. Il y aurait injustice à la juger sur cette épreuve. Elle a dû momentanément céder son rôle de Brunhilda à Mlle Lafargue. Nous n’avons pas gagné au change.

Mlle Héglon se donne beaucoup de mal pour paraître féroce dans le personnage de Frédégonde ; elle n’y réussit qu’à demi. Le moyen de supposer à une aussi opulente et apparemment douce personne les noirs desseins dont elle essaie de faire étalage ?

Vaguet a été un Fortunatus tout à fait de notre goût.

Il n’y a que des éloges à adresser à Taffanel. Sous sa direction, l’orchestre de l’Opéra a mis en superbe relief la partition de Guiraud et Saint-Saëns, à laquelle il ne nous reste plus qu’à souhaiter, sans l’espérer trop, longue vie et plein succès.

ELY-EDMOND GRIMARD.