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Les Annales politiques et littéraires, 3 avril 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

MUSIQUE

OPÉRA-COMIQUE : L’Ile du Rêve, de M. Reynaldo Hahn. — Le Roi l’a dit, de Léo Delibes.

Il n’est pas que vous ne connaissiez l’Ile du Rêve. C’est Loti qui l’a découverte au cours de ses voyages, sillonnés de si suggestives aventures. Il nous les a racontées par le menu, et avec un art prestigieux, dans son Mariage. Ce marin-poète sait sa carte du Tendre au moins à l’égal. de la carte géographique. — Est-ce à Fidji, à Tarawa ou dans quelque autre angulus ridet de la Polynésie que se passe l’action dont il nous a rendu les heureux témoins ? — De même que la forêt imaginaire de Shakespeare, ce pays aimé des dieux doit être situé dans la région idéale où flotte l’île de la Tempête. C’est le temple de la nature ; les végétations de tous les climats s’accordent pour l’enrichir. Les fleurs les plus suaves, roses de Bengale et mimosas, s’y épanouissent sous un ciel adorablement ensoleillé.

À son arrivée dans cette île enchanteresse, Loti rencontre entourée de baigneuses cythéréenne, la troublante Rarahu, transformée en Mahénu dans le livret de MM. André Alexandre et G. Hartmann, sans doute en vue de l’euphonie musicale ; et, dès l’abord, voilà le duo d’amour qui s’exhale irrésistiblement de leurs lèvres, entrecoupé de spasmes d’un délicieux alanguissemént. — On va vite en besogne, sous cette latitude ! — Le père de Mahénu, courbé sous le poids des ans, est trop absorbé dans la lecture de la Bible pour s’apercevoir de rien de ce qui se passe autour de lui, et dont il devrait pourtant prendre souci. — Tout se passe conséquemment selon l’habituelle coutume. — Le mariage de Loti n’aura pour témoins que les grands palmiers aux feuilles éternellement vertes et touffues et les étoiles aux rayonnantes clartés.

Il vous souvient avec quelle sereine désinvolture Loti, après deux mois d’une félicité sans nuage, regagne son navire et fait voile vers de nouveaux rivages. — Il ressemble, sur ce point, au briscard de la Fille du Régiment qui comptait ses amours par étapes ; lui les compte par escales. Et c’est tant mieux pour Mahénu, qu’elle le laisse naviguer à son aise, car les amours de cette sorte ont rarement chance de durée.

Vous voyez, par cet exposé sommaire, que l’action, indispensable à toute œuvre théâtrale, est à peu près absente de l’Ile du Rêve. — Tout y somnole, jusqu’au bruit des baisers. — Il semble que les subtiles et grisantes effluves qui se dégagent de l’air tiède hypnotisent, êtres et choses. La cascade de Fataoua elle-même, si elle jaillit, bruit comme à regret. Mais il faut être de bon compte : il y a beaucoup de talent dans la partition de M. Reynaldo Hahn, dépensé scéniquement presque en pure perte. Nous l’avions apprécié à meilleure enseigne ce talent, dans la Nuit bergamesque [sic], symphonie d’une belle ordonnance et d’une inspiration soutenue. Il a sa note aussi dans l’Ile du Rêve, publiée par l’éditeur Heugel, du Ménestrel, une note émue et captivante par places, mais toujours un peu la même et qui, conséquemment, finit par lasser. L’ennui, comme a dit Boileau, naquit un jour de l’uniformité. Son maître Massenet, de qui il procède, a beaucoup plus de cordes à sa lyre. À la vérité, le Mariage de Loti n’était point — tout jeu de mots mis à part — roman à mettre en pièce. Madame Chrysanthème n’a pas eu un sort sensiblement plus prospère que celui qui est promis à l’Ile du Rêve. On en pourra détacher, des fragments, airs et duos, qui pour n’être pas d’une couleur exotique bien caractérisée, comme il conviendrait qu’ils le fussent — rappelez-vous Lalla Rouckh, de Félicien David, le pittoresque, évocateur de l’Orient. — ne manqueront pas de faire les délices des gens du monde. On les trouvera bientôt, selon, l’expression consacrée, « sur tous les pianos ».

Le public a fait, somme toute, excellent accueil à l’Ile du Rêve. Le jeune Vénézuélien Reynaldo Hahn a eu, pour sa : « première », une assemblée select telle qu’il la pouvait souhaiter.

M. André Messager, le compositeur aimable et fin que vous savez, faisait, à l’Opéra-Comique, ses débuts de chef d’orchestre. De l’avis de tous ; il a montré dans ce rôle, nouveau pour lui, mais auquel de sérieuses études l’ont préparé, beaucoup de tact et de méthode.

Le jeu et la voix, la grâce aussi de Mlle Guiraudon, ont fait merveille dans l’Ile du Rêve de même, nous avons eu l’occasion de le constater — que ces dons rares s’étaient manifestés dans le Spahi, d’éphémère mémoire. — Clément, Mondaud et Mme Bernaert font correcte figure dans ce poème océanien qui rappelle à la fois, à des nuances près, Esclarmonde et Lackmé. […]

Ély-Edmond Grimard