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Revue et Gazette musicale de Paris, 18 septembre 1859 [Faust de Gounod]

Reprise de Faust. — Rentrée de Mme Carvalbo. — Début de M. Guardi.

Le théâtre Lyrique a repris, cette année, le cours de ses représentations sans beaucoup d'éclat. Abou-Hassan, l'Enlèvement au sérail, la Perle du Brésil, Preciosa, la Fanchonnette, ont beaucoup de mérite sans doute, mais un mérite très-connu. Il n'y a pas là de quoi émouvoir bien vivement la curiosité publique. Le théâtre Lyrique le sait et prépare des nouveautés qui, nous l'espérons, ne se feront pas longtemps attendre.

Faust est venu reprendre son rang dans le répertoire. L'œuvre de M. Gounod a été fort bien accueillie par le public que l'on pourrait croire décidément initié à tous les mystères de la science musicale, tant il en goûte les beautés et jusqu'aux moindres finesses. Indépendamment de ce mérite répandu sur toute la partition de Faust, on y trouve encore d'autres éléments de plaisir. La villanelle du premier acte, les chœurs de la kermesse, et surtout celui des vieillards, la valse vocale et instrumentale, la scène où l'on exorcise Méphistophélès, les scènes du jardin, — airs de Faust et de Marguerite, duo, quatuor, — et la chanson à boire du cinquième acte, se distinguent du reste par une mélodie plus facile, une allure plus franche, un vêtement plus léger. Ils servent à détendre un peu l'attention, et l'on s'y repose agréablement, comme les Arabes dans leurs oasis. Bref, Faust a obtenu autant de succès au mois de septembre qu'au mois de mars ; il doit être content, ou il serait furieusement ambitieux.

Mme Carvalho, toute chargée des bouquets et des couronnes que l'enthousiasme britannique a fait pleuvoir sur elle pendant deux mois, — on sait qu'elle y a chanté le Pardon de Ploërmel d'une façon merveilleuse, — a repris dans Faust son rôle de Marguerite, et l'exécute avec sa supériorité accoutumée et son goût parfait ; aussi simple, aussi avare d'ornements qu'elle en est prodigue dans d'autres ouvrages, cherchant l'effet, — et le trouvant toujours, — dans la vérité du sentiment et la finesse ou la grâce naïve, ou, lorsque la situation l'exige, la profonde énergie de l'expression.

M. Guardi, qui joue à présent le rôle de Faust, est le jeune artiste qu'une indisposition empêcha d'y faire son début l'hiver passé. Ce qui fut différé n'était pas perdu. M. Guardi est fort bien de sa personne. Il n'a pas encore une très-grande habitude du théâtre, ce qui est tout simple, puisqu'il débute. Cela lui viendra avec le temps, et, comme il a l'air intelligent, on est en droit d'ajouter que cela lui viendra vite. Sa voix est étendue, éclatante et suffisamment énergique : malheureusement, il la force, ce qui la rend chevrottante et en altère le timbre. Il n'y a de chant agréable que celui qui est naturel et ne coûte point d'efforts : mais le moyen de faire accepter aux jeunes gens d'aujourd'hui cette vérité élémentaire!

M. Guardi a une excellente prononciation, une bonne voix, et ce qu'on appelle, en termes de coulisse, un beau physique. C'est donc un jeune homme qu'il faut encourager, et qui peut aller loin s'il travaille.

L'étude, l'observation, la réflexion, compléteront peu à peu son talent, et il réalisera bientôt toutes les espérances que son début a fait naître

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Léon DUROCHER.