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Revue et Gazette musicale de Paris, 1er décembre 1878 [Le Paradis perdu de Dubois]

EXÉCUTION DU PARADIS PERDU,

DRAME-ORATORIO

Couronné au concours de la Ville de Paris.

Les invités du Conseil municipal de Paris — trois mille personnes au bas mot — ont eu, mercredi dernier, dans la salle du Châtelet, la primeur de l'une des deux partitions couronnées au concours de composition de la Ville de Paris : le Paradis perdu, paroles de M. Edouard Blau, musique de M. Théodore Dubois.

Ce sujet a tenté bien des compositeurs, depuis Theile qui écrivit, il y a juste deux siècles, le premier opéra allemand sous le titre d'Adam und Eva, jusqu'à nos contemporains Félicien David, Rubinstein, Massenet et Th. Dubois ; et il devait en être ainsi, car le drame biblique est plein des attraits les plus divers pour un musicien : tableaux descriptifs, dans la mesure où l’art des sons s’y prête ; contrastes des plus tranchés, par la lutte des bons et des mauvais anges ; scènes entre Adam et Ève, où presque toute la gamme des sentiments est parcourue, etc. MM. Blau et Dubois ont appelé leur œuvre drame-oratorio ; c'est dire qu'ils ont cherché à la vivifier, à la passionner, au lieu d'en faire quelque chose de purement contemplatif, comme on n'y eût pas manqué aux beaux temps du classicisme. Le poème suit celui de Milton ; il est divisé en quatre parties, la Révolte, l'Enfer, le Paradis terrestre et la Tentation, le Jugement. Peut-être aurait-il mieux valu, au point de vue musical, réunir les deux premières parties en une, car elles ont de nombreux points de contact, et il a été difficile d'y éviter les redites.

La partition de M. Th. Dubois nous paraît être ce qu'il a écrit de meilleur jusqu'ici. Tout ce qui réclame de l'énergie, du mouvement, y est parfaitement traité même en dehors des situations capitales et qui forcent l'attention, la musique ne languit jamais. C'est là un mérite qu’on ne saurait assez apprécier, car il est loin d’être commun. Nous sympathisons moins, il est vrai, avec la manière dont M. Dubois a traduit les choses de pur sentiment ; il semble qu'à cet égard, M. Gounod soit le modèle attitré de nos jeunes musiciens, et qu'il faille l'imiter bon gré mal gré. Mais nous donnons toute notre adhésion au rapport officiel sur le concours dont M. Dubois a été l'un des deux lauréats (voir la Gazette musicale du 24 mars dernier), lorsqu'il dit que, dans le Paradis perdu, « l'élégante correction du style, la grâce de l'idée mélodique, l'habileté avec laquelle elle est présentée, la netteté de la construction musicale révèlent un talent déjà exercé, un musicien en pleine possession de lui-même ». L'œuvre, pour n'être pas parfaite, était très-digne d'être mise en lumière, et l'initiative du Conseil municipal est d'autant plus louable, que nous aurons encore à apprécier prochainement une autre partition sur laquelle les suffrages des juges se sont portés avec le même caractère affirmatif, puisque six tours de scrutin ont maintenu l'une et l'autre sur la même ligne [Le Tasse de Benjamin Godard].

La première partie débute par une peinture du chaos qui précéda la création du monde. On a réussi à donner par la musique une idée du silence : un homme habile pouvait bien lui faire traduire le chaos ; et M. Dubois est un homme habile. Le chœur des Séraphins qui vient ensuite, chantant la gloire du Père et du Fils, est joli, mais il n'est que cela. Satan entre en scène par un air vraiment remarquable, où l'ange déchu a encore un ressouvenir du bonheur et de la splendeur qu'il a perdus. Les chœurs de la révolte et de la bataille sont d'une grande énergie ; mais ils rappellent trop, par leur rythme et leur allure générale, la valse infernale de Robert le Diable. L'intervention répétée de l'archange Michel, mandataire du Très-Haut, est très-bien placée et d'un heureux effet. Le chœur de triomphe des anges fidèles est franc et d'une belle sonorité, et la fugue qui en forme la plus grande partie n'a rien d'aride ni de compassé.

Dans la seconde partie, dont l'introduction offre, comme celle de la première, une figure chromatique à la basse (qui se répétera de nouveau, presque semblable, au début de la quatrième partie, ce qui n'était guère nécessaire), nous trouvons encore un bel air de Satan, excitant ses acolytes à la vengeance. L'andante initial de ce morceau rappelle, par le sentiment pénétré qu'il exprime, l'air de Méphistophélès : « Voici des roses » de la Damnation de Faust. Le chœur des démons a l'inconvénient, inhérent au texte, de reproduire une situation déjà présentée et dont l'effet est même épuisé. Une peinture orchestrale, tant soit peu sensuelle, du Paradis terrestre, ouvre la troisième partie, dont la meilleure inspiration est assurément le duo entre Satan et Ève, morceau mouvementé, expressif et d'une bonne gradation. L'air d'Adam, le duo d'Adam et d'Ève, bien écrits, d'un effet sonore satisfaisant, ne nous donnent pas l'impression suave et chaste qu'il eût fallu produire. Un petit chœur d'anges, le trio entre Adam, Ève et Satan, rendant bien l'ivresse des deux créatures déchues, et l'air final de Satan, peuvent compter parmi les bonnes pages de la partition.

L'intérêt est bien affaibli dans la quatrième partie, où il n'y a plus d'action, mais seulement l'annonce par l'archange de la condamnation qui frappe Adam et Ève, les supplications inutiles de ceux-ci, des chœurs sans signification bien précise, et enfin la promesse du Fils de l'homme, qui viendra racheter l'univers. Le tout est d'une trame musicale assez solide, bien que le ton déclamatoire n'ait pas toujours été évité : ce qui, en vérité, était bien difficile. L'introduction, avec ses alternatives d'accents séraphiques et de gémissements de damnés, est peut-être ce qui a le plus de caractère dans toute cette quatrième partie.

M. Dubois orchestre d'une main ferme et expérimentée, et écrit pour la voix avec une parfaite entente de son mécanisme. Ce n'est point sa faute si tous ses interprètes n'étaient pas suffisamment pourvus de moyens naturels pour faire valoir leurs parties, si Mlle Sarah Bonheur (l'archange), très-épeurée d'ailleurs, n'a pas le registre grave du mezzo soprano, si M. Fürst (Adam) a chanté faux et chevroté d'une façon désespérante. En admettant — ce que nous ignorons — qu'il ait fallu entrer dans des considérations d'économie pour l'exécution, ne pouvait-on donc pas supprimer l'ornementation coûteuse du vestibule et des escaliers, et s'adresser à des artistes mieux doués et plus sûrs d'eux-mêmes ? Quant à M. Lauwers et à Mlle Howe, titulaires des rôles de Satan et d'Ève, ils ont été vraiment superbes. L'un et l'autre ont l'ampleur de la diction, la puissance de l'organe, la justesse du sentiment. M. Seguin (le Fils) a dit dans un bon style son solo de baryton.

L'exécution générale a très-bien marché, sous la direction de M. Colonne ; orchestre et chœurs se sont signalés. Quant à l'auditoire, il a fait son devoir aussi, un peu mollement peut-être : nous verrons si le vrai public, celui d’aujourd’hui dimanche, montrera pus de décision.

Ch. B.