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Revue et Gazette musicale de Paris, 26 décembre 1841 [La Reine de Chypre d’Halévy]

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.

LA REINE DE CHYPRE.

Opéra en 5 actes.

Paroles de M. de Saint-Georges ; musique de M. Halevy.

Ballets de M. Coralli ; décors de MM. Philastre et Cambos.

(Première représentation.)

L’ouvrage qui a été représenté mercredi dernier sur le théâtre de l’Opéra, et qui, disons-le tout d’abord, a obtenu un brillant succès, est une véritable tragédie lyrique. L’action de ce libretto, éminemment musical, se passe dans l’île de Chypre ou Cypre, comme la nommaient les anciens, dans cette île fameuse que l’antiquité avait consacrée à Vénus ; où se trouvaient Amathonte, Paphos, Cythère et la forêt d’Idalie ; dans cette île rappelant Richard Cœur-de-Lion, qui en fit la conquête en allant en Terre-Sainte, et lord Byron y rêvant la régénération de la Grèce. Outre les riants souvenirs mythologiques et celui des croisades dont ces beaux lieux vous bercent l’imagination, on pense encore à l’excellent vin de Chypre, aux oranges délicieuses, aux mines d’or, d’argent et même d’émeraudes que cet heureux sol produit. Le poète devait nécessairement s’inspirer de si riches souvenirs topographiques et historiques : c’est ce qui est arrivé à M. de Saint-Georges. Il a puisé son sujet dans le bel ouvrage du comte Daru sur la république de Venise, dans les annales de cette oligarchie vénitienne qui usurpa son titre de république avec autant d’audace qu’elle déployait d’intrigues et d’audace pour voler les possessions de ses voisins.

La scène se passe d’abord, pendant les deux premiers actes, dans un riche palais de la Villa Andréa, appartenant au sénateur Cornaro, patricien de Venise, et probablement un des ancêtres du seigneur Cornaro, qui plus tard écrivit un traité fort estimé sur la sobriété. Son aïeul n’est point sobre de promesses, car il promet d’abord sa nièce, la charmante Catarina, à un chevalier français, nommé Gérard de Coucy ; et, sur une injonction du Conseil des dix, il la promet encore à un autre Français, attendu que ce dernier, qui a nom Jacques de Lusignan, est roi de Chypre. Ceci a lieu vers 1469. Gérard, qui, sur le consentement du seigneur Andréa Cornaro, se disposait à épouser celle qu’il aime et dont il se croit aimé, menace avec quelques chevaliers de ses amis le vieux sénateur, et lui demande raison de son manque de foi. Cette scène de fureur et de défi termine le premier acte. Le second se passe dans l’oratoire de Catarina. Le vieux sénateur, toujours sous l’influence du Conseil des dix, vient intimer l’ordre à sa nièce d’épouser le roi de Chypre. Refus de celle-ci. Gérard, par un billet qu’il fait parvenir à celle qu’il aime, lui propose de fuir ; elle accepte avec joie ce moyen de se soustraire à l’oppression du Conseil des dix, lorsqu’un des envoyés de ce conseil vient dire à la jeune Vénitienne que la gloire, le salut de la patrie exigent qu’elle dise à son amant qu’elle ne l’aime plus, et que c’est de son plein gré qu’elle épouse le roi de Chypre. Catarina refuse. Alors, lui dit l’homme politique :

 Sur ton amant bientôt lu gémiras.

— Et qui le frapperait ?

 lui demande la jeune fille.

 — Leurs bras !

répond le farouche émissaire Mocénigo, soulevant la portière de la chambre secrète par où il est entré, et lui montrant des spadassins cachés, le poignard à la main ; puis il sort, allant rejoindre ses bravi.

On comprend la situation déchirante qui résulte de la nécessité dans laquelle se trouve Catarina de dire à celui qu’elle aime que c’est volontairement qu’elle est infidèle. Les reproches de Gérard, la douleur de son amante forment un beau duo qui termine cet acte de la manière la plus dramatique. Les trois derniers actes se passent à Nicosie, capitale de l’île de Chypre. Catarina y arrive pour épouser Lusignan, le roi. Gérard l’y a précédée. Attaqué par des assassins gagés par le sénat de Venise, il échappe à ce péril, secouru par Lusignan, qui ne se fait connaître à lui que comme un chevalier français. Les deux compatriotes se jurent une amitié de frères d’armes dans un duo qui sert de finale au troisième acte. Le quatrième est rempli par les pompes de l’hymen royal et la tentative que Gérard fait de tuer son rival lorsqu’il sort de l’église, ne le reconnaissant pas d’abord pour celui qui a mis en fuite ses assassins et lui a sauvé la vie.

Le cinquième acte, qui offre de grandes beautés tragiques et musicales, nous représente Gérard, après deux ans d’absence, en chevalier de Malte, venant comme ambassadeur à la cour du roi Lusignan, qui se meurt lentement du poison que lui fait donner le sénat de Venise, ce sénat corrompu qui convoite ardemment son héritage parce que ce fantôme de roi a osé lutter contre sa volonté.

La scène où le sénateur, membre du Conseil des dix, dit qu’il retournera contre la reine et Gérard l’accusation de la mort du roi que le chevalier français fait peser sur Venise, cette scène est du plus bel effet, surtout au moment où Mocénigo, avec une inconcevable audace, dit à la reine et à Gérard :

 Quand je dirai qu’ici, par le couple homicide,

Fut versé le poison, sans remords, sans effroi !

Quand je présenterai la coupe encore humide. Qui pourra vous sauver, qui vous défendra ?...

— Moi !

 répond le roi, qu’on croit déjà mort, apparaissant pâle et chancelant sur le seuil de la chambre royale, et indigné de voir ses perfides tuteurs politiques se disputer ses dépouilles, et calomnier, spolier la reine, dont il connaît l’innocence et la vertu. Ce seul mot : Moi ! est du plus haut tragique, et rappelle celui si célèbre de la Médée de Corneille. Cependant l’envoyé de Venise qui a fomenté la révolte dans Nicosie, est arrêté par ordre du roi. La reine par son aspect, et Gérard par ses armes, compriment la sédition. Lusignan succombe à ses douleurs, et Gérard, fidèle à son vœu religieux, s’apprête à quitter celle dont il a raffermi le trône. Tel est le dénouement sombre et dramatique de ce drame, dont l’effet scénique est d’un intérêt saisissant, et dont le style est suffisamment littéraire, et lyrique au plus haut degré.

La partition de M. Halevy est la digne sœur de celle de la Juive. Selon son habitude, la forme de son esprit, on peut dire de son génie, c’est une œuvre compliquée ; ce n’est pas de la musique qui se comprend tout d’abord, et dont on se lasse bientôt ; il y faut plus de façon ; il faut une intelligence et une oreille exercées à comprendre les secrets de l’harmonie et de l’instrumentation pour saisir tous les artifices, toutes les richesses et toute la distinction de ses pensées musicales.

Nous regrettons que le temps ait manqué au compositeur pour écrire une préface digne du sujet qu’il a si bien développé musicalement sur la scène. Une œuvre aussi grande méritait une ouverture, et nous espérons encore que M. Halévy nous la donnera. Après une courte introduction, après quelques vers de récitatifs dit par Catarina, à qui nous désirerions voir, — que madame Sloltz nous pardonne la minutiosité de la remarque, — une couronne de roses un peu moins rouges et plus en harmonie avec la couleur rose de sa robe, vient un duo entre Gérard et Catarina sur la tendresse et la douce ivresse, qui sont de fondation dans tous les duos d’amour, mais dans lequel cependant le poète et le compositeur se sont distingués par la peinture poétique et musicale de Venise, fort bien interprétée par Duprez, qui dit avec une noble indignation :

             Bientôt nous quitterons cette triste Venise,

             Aux obscurs attentas, aux sinistres complots,

             Cité de trahison, qu’un noble cœur méprise,

             Sombre et cruel tyran protégé par les flots !

C’est ainsi que nous avons recours aux citations poétiques pour faire apprécier les beautés de mélodie ou d’harmonie qui y correspondent, en attendant que la typographie musicale, se perfectionnant ou devenant moins coûteuse, nous permette de donner des exemples notés qui feraient bien comprendre la pensée du compositeur. La cavatine : Soumis aux lois de la chevalerie, etc., chantée par Gérard, et qui finit en duo, est d’une mélodie franche et bien dessinée. Le motif du finale en ut mineur, attaqué encore par Gérard : Qu’ai-je donc fait pour cet outrage ?est d’un rhythme entraînant et des plus dramatiques ; mais c’est surtout un chœur de gondoliers qui ouvre le second acte, qu’on a unanimement applaudi, qui a excité un enthousiasme général. Rien de plus frais, de plus suave que cette harmonie mélodique : cela semble inspiré par le ciel limpide et les doux parfums de la joyeuse Italie. Madame Widmann et Octave, qui chantent à l’unisson ce joli morceau, s’y distinguent par une hardiesse et une justesse du plus brillant relief. On l’a redemandé et répété à la seconde représentation.

La grande scène qui suit ce chœur, le récitatif, l’air dans lequel se fait remarquer une cadence ingénieusement rompue sur ce vers : Priez pour moi, bons gondoliers, tout cela est dit avec un bon sentiment de déclamation et on ne peut mieux chanté par madame Stolz, surtout quand elle clame d’une énergie si profonde :

             La fille de Venise

             Est fidèle à la foi promise.

Et cela sans ajouter, suivant la poétique de M. Scribe, qu’elle sait souffrir et se taire sans murmurer.

Rien de plus murmurant, de plus suave que l’effet d’orchestre sur ces paroles de Gatarina :

Est-ce l’instant qui va changer mon sort ?... Non, non... tout est calme... tout dort !

Comme mélodie seule, rien n’est plus élégant que le morceau chanté d’abord par Duprez et redit ensuite en duo avec madame Stoltz, sur ces mots :

             Arbitre de ma vie, C’est toi,

             Que je revoie, etc.

La mélodie : Tout me trahit et m’abandonne,dite, à part, par madame Stoltz, est des plus saisissantes et vous pénètre de tristesse. Enfin toutes les parties de ce grand duo qui termine le second acte est dans de larges et belles proportions et le morceau le plus passionné de l’ouvrage.

L’unisson sur ces mots : Adieu pour jamais, est d’un effet dramatique et musical qu’on ne peut concevoir à moins de l’entendre : il est vrai que cela est dit par les deux artistes avec une énergie de désespoir qui vous torture le cœur sans vous blesser les oreilles par la moindre intonation douteuse.

Le troisième acte se passe dans un riche casino, près de Nicosie, capitale du royaume de Chypre. Les seigneurs vénitiens et cypriotes boivent, jouent et font l’amour, et tout cela en se menaçant du poignard. Il y a ici, dans la musique, un entrain, une vivacité charmante ; c’est en quelque sorte un mélange de la folie italienne et de la mollesse asiatique. L’astucieux Mocénigo lui-même joue l’insouciance en jouant de l’or, et dit dans de fort jolis couplets :

             Tout n’est, dans ce bas monde,

             Qu’un jeu, etc.

Le duo :

             Vous qui de la chevalerie

             Suivez si dignement les lois, etc.,

chanté par Lusignan-Barroilhet et Gérard Duprez, est d’un rhythme (sic) chevaleresque qui vous entraîne et vous fait partager les nobles sentiments de patriotisme qu’il exprime si bien. Barroilhet dit avec la sensibilité expansive qui est en lui :

             Le ciel, en nous donnant une commune mère,

             Nous donna, je le vois, aussi le même cœur.

Et puis vient ce bel ensemble si héroïquement exprimé par les deux chanteurs :

             Salut, salut à celle belle France,

             Où tous les deux nous avons vu le jour !

 Quelle noble mélancolie dans le cantabile si bien dit par Barroilliet :

             Triste, exilé sur la terre étrangère !

Tout cela se distingue de plus par une grande sobriété d’instrumentation. Au reste, il y a calcul de la part du compositeur dans cette sagesse, dans cette absence de bruit, d’instruments de cuivre qui se font remarquer par leur absence pendant les trois premiers actes, car le quatrième se distingue surtout par le luxe instrumental et celui des décors et des costumes étincelants d’or et d’acier. La pauvre Catarina arrive à Nicosie prendre possession d’un royaume et du roi son époux. Gérard l’y a suivie et chante une tendre romance exprimant ses regrets et sa douleur, et sa résolution de se venger de son rival. Le cortège royal entre dans le temple pour la cérémonie nuptiale. Dans ce cortège, aussi éblouissant qu’étourdissant, figurent trois ou quatre rois, couronnes en tête, et les trompettes antiques qui ont servi au convoi funèbre de Napoléon, il y a un an, et qui sont d’un si puissant effet. Pendant la cérémonie, Duprez dit un récitatif en acteur consommé. Rien de plus touchant, de plus tragique, de plus religieusement passionné que ses inflexions, lorsqu’il s’écrie :

             Sur le bord de l’Abîme, ô Dieu, daignez m’entendre.

             À mes pleurs, à mes cris ne fermez pas le ciel !

             Et que le sang qu’ici je vais répandre

             Ne soit point au pardon un obstacle éternel.

Comme scène et comme musique, le cinquième acte est, certes, le plus remarquable de l’ouvrage. Le roi est endormi. La reine veille près de lui, et pendant ce triste repos précurseur delà mort, le nom de Gérard échappe à Lusignan, de Gérard qu’il a sauvé malgré sa criminelle tentative. À ce nom qui vient réveiller dans le cœur de Catarina une foule de doux et de tristes souvenirs, elle chante un cantabile grave et solennel que l’accompagnement obligé du cor anglais vient empreindre d’une mélancolie noble et touchante. La voix si pénétrante de madame Stoltz soupire comme une élégie désespérée de Young ou de Byron, et fait vibrer dans l’âme de l’auditeur toutes les cordes de la sensibilité. Barroilhet chante aussi une mélodie religieuse, une romance d’un amour qui s’éteint avec la vie, et il se montre dans ce morceau chanteur exquis, comme toujours.

Enfin Gérard, revêtu de l’habit des chevaliers de Rhodes, vient, comme le jeune Marigni dans les Templiers, revoir celle qu’il adore, et qu’il ne lui est plus permis d’aimer. Ici, encore un duo des plus dramatiques entre Duprez et madame Stoltz ; et puis la belle scène, l’admirable quatuor que nous avons hâte de citer, de signaler comme un des morceaux les plus remarquables qui soit au théâtre, et qui suffirait seul pour placer son auteur à la tête de la jeune école française, s’il n’y était déjà. Ainsi que nous l’avons dit, le roi reparaît mourant devant l’envoyé de Venise, qui dispose déjà de son pouvoir et menace la reine en l’accusant d’adultère et d’empoisonnement. Alors Lusignan lui jette ces terribles paroles :

             À cet instant suprême,

             Par ma voix, c’est Dieu même.

             Qui, d’un juste anathème,

             Vient frapper mon bourreau.

             Oui Dieu, Dieu me ranime,

             Et pour punir le crime.

             Arrête la victime

             Sur le bord du tombeau !

Et puis cela se redit en formidable unisson. Un trait strident des premiers violons, qui se précipite de l’aigu au grave, se dessine sur la masse harmonique des voix qui expriment l’étonnement et la fureur contenues. Un unisson en mineur, qui monte crescendo et se résoud sur le mode majeur, est d’un effet prodigieux ; puis recommencent les menaces des interlocuteurs ; puis la révolte, et enfin le dénouement de la pièce. Celui de la partition est dans ce beau quatuor, qu’on ne se lassera point d’entendre, et qui place le cinquième acte de la Reine de Chypre à côté de ceux de Robert-le-Diable et des Huguenots pour l’importance musicale.

La pièce est montée avec un luxe digne de notre première scène lyrique. Les costumes sont d’une fraîcheur et d’un éclat inouïs ; les décorations des premier, second et troisième actes nous représentent bien le ciel chaud de l’Italie, celui de la Grèce, et les monuments du moyen-âge : on pourrait dire qu’il y a exubérance de tons riches pour ne pas dire crus. — Les acteurs ont dignement rempli leur mission. Massol, chargé de nous personnifier Mocénigo, l’impitoyable membre du Conseil des dix, a fort bien représenté ce personnage, que les comédiens appelleront un mauvais rôle parce qu’il ne dit pas des lieux communs de tendresse, d’amour ou d’amitié. Bouché a fort bien joué et chanté Andréa Cornaro. Duprez et Barroillet se sont, comme d’habitude, partagé les suffrages de l’assemblée entière par leur excellente méthode de chant et leur expression profonde et bien sentie de bons comédiens. Quant à madame Stoltz, c’est mademoiselle Falcon au beau temps de la Juive ; c’est une nouvelle Desdemona nous rappelant Pasta et Malibran dans Otello ; c’est enfin la seule tragédienne lyrique de l’époque. Sans sortir des limites de sa belle voix de contralto, elle a été passionnée, menaçante, terrible par le chant comme parla pantomime : elle peut ceindre maintenant la double couronne de reine de Chypre et de reine tragique, en supprimant toutefois celle de roses rouges dont nous avons déjà parlé. Ce sera la seule épine qu’elle trouvera parmi les fleurs de la louange que nous inspire son beau talent.

La seconde représentation a pleinement confirmé le succès de l’ouvrage. On a redemandé le délicieux chœur des gondoliers, les couplets chantés par Massol au troisième acte ; et, comme la première fois, Duprez, Barroilhet et madame Stoltz ont été rappelés pour se voir criblés d’applaudissements.

Henri Blanchard.