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Revue et Gazette musicale de Paris, 28 janvier 1877 [Cendrillon d’Isouard]

THÉÂTRE NATIONAL DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Reprise de Cendrillon, opéra comique en trois actes, paroles d’Etienne, musique de Nicolo. — Mardi 23 janvier.

La partition écrite par Nicolo sur le libretto d’Étienne, qui avait adapté à la scène le conte populaire de Perrault, partition plutôt aimable que recherchée, et dont le mérite fut contesté dès le principe par les musiciens se targuant de l’art de bien penser et de bien dire, n’en resta pas moins, comme Masséna, l’enfant chéri de la victoire ; le public lui fit, dès son apparition, en 1810, l’un des plus grands succès qui se soient alors vus au théâtre, à celle époque où les succès ne connaissaient pas encore le niveau doré de la 100e représentation, niveau qui de nos jours court un peu les rues. Reprise en 1845 et contestée de nouveau, cela va sans dire, elle n’en retrouva pas moins toutes les bonnes grâces de son ami le public, qui lui fit recommencer une nouvelle et brillante carrière. En sera-t-il de même à sa troisième épreuve, aujourd’hui que le goût musical s’élève de plus en plus, que les tendances s’idéalisent, et que les simplicités du passé nous font sourire, bien qu’encore assis sur les bancs de l’école ? Cela ne m’étonnerait qu’à moitié. Il y a parfois dans ces œuvres d’un autre âge une saveur de naïveté qui plaît aux masses et intéresse les gens d’étude. La partition de Cendrillon sera cette fois plus que contestée. Pour beaucoup, elle n’existera pas ; elle n’aura, jamais existé. Et cependant une certaine fibre se réveillera en écoutant la jolie romance : Je suis modeste et soumise, ainsi que quelques autres phrases sorties du même moule, et le public de 1810, qui avait envoyé ses enfants aux représentations de 1845, pourra bien faire aller ses petits-neveux voir la reprise de 1877.

Moi, je ne m’en plaindrai pas. Ne fût-ce qu’au même titre que le verre d’eau sucrée qu’on boit après un repas trop substantiel, trop épicé, j’avoue que j’ai éprouvé une sensation rafraîchissante en écoutant la musique sans prétention de Nicolo, où perce souvent la note sentimentale, et que je l’ai subie sans fatigue comme sans ennui.

En 1845, on avait bien essayé d’épicer un peu la cuisine du papa Nicolo. Adolphe Adam s’était chargé de saupoudrer de cuivres et de tremoli les sauces un peu trop douces du temps passé, et il est juste de reconnaître que ce travail avait été fait par lui avec infiniment de tact et de mesure. En mettant ainsi la main à la pâte, le goût vint à l’arrangeur, qui en arriva à substituer dans le menu un plat de sa façon, sous forme d’air de bravoure, à celui de l’auteur ; c’était aller trop loin. Remercions la nouvelle direction d’avoir rétabli l’air primitif ; tout faible qu’il nous ait paru, il porte au moins sa marque de fabrique, et reste une preuve du respect dont on ne doit jamais se départir dans l’interprétation des œuvres de l’esprit.

Disons qu’aujourd’hui, comme il y a 32 ans, comme il y a 67 ans, les morceaux de la partition qui ont été le plus goûtés sont, avec la romance populaire déjà citée, le joli quatuor d’entrée contenant la phrase très-connue : Ma chère enfant, soyez tranquille, un duo à roulades qui ne manque pas d’une certaine crânerie, l’air : Conserves bien cette bonté, et enfin le très intéressant trio des trois sœurs : Vous l’épouserez, vous l’épouserez. Ce bagage de choix n’est pas très-lourd, mais on ne peut nier qu’il soit de bon aloi.

L’interprétation n’est pas de celles qui font jeter des cris d’admiration ; telle qu’elle est, cependant, elle reste très satisfaisante d’ensemble et n’offre aucune tache à relever. M. Nicot est un ténor de petite envergure, mais qui, se trouvant parfaitement à l’aise dans ce genre de musique, y dispose de la plénitude de ses moyens et y développe avec un goût parfait sa bonne méthode et sa voix agréable. Mme Franck-Duvernoy est en voie de progrès ; elle se possède, elle s’affirme ; elle s’imposera bientôt comme artiste, après avoir commencé par s’imposer comme jolie femme. Elle a vocalisé avec aisance le rôle chargé de fioritures de la coquette Clorinde. Mlle Chevalier lui a fort convenablement donné la réplique. Un débutant, M. Villard, dans le rôle du sage Alidor, est possesseur d’une jolie voix de baryton, déjà bien posée, bien conduite. Enfin MM. Thierry et Legrand ont joué avec esprit les deux personnages bouffes du vieux baron de Montefiascone et de l’écuyer Dandini.

Le rôle de Cendrillon servait de début à la fille de l’excellent ténor de genre Potel, dont les services rendus à la salle Favart sont depuis longtemps appréciés. Ce rôle tout de grâce, d’ingénuité et de gentillesse, semble être prédestiné à de semblables présentations. En 1810, c’était la fille de Mme Saint-Aubin qui s’y faisait applaudir. Aujourd’hui, Mlle Julia Potel, présentée par son père comme comédienne et par Mme Carvalho comme chanteuse, ne pouvait que rencontrer une réelle et complète sympathie. Dès la première scène, dès sa romance surtout, l’enfant de la maison était baptisée artiste et les bravos l’encourageaient. Elle dit avec beaucoup de naturel, possède déjà l’art de la scène et conduit avec méthode une toute petite voix bien timbrée déjà. Que la voix grandisse, que le bouton devienne fleur, et l’on pourra prédire à cette enfant, — elle n’a que seize ans ! — le brillant avenir qu’on ne peut encore qu’espérer.

Il me reste à parler d’un ravissant intermède passant au second acte sous forme de ballet rétrospectif. M. Carvalho a eu là une charmante idée, dont la réalisation a été non moins heureuse. Rompant avec la tradition des costumes précédents, M. Carvalho a adopté l’époque de Louis XIV comme cadre à la nouvelle Cendrillon. L’habiller à la mode de son père Charles Perrault, c’était de toute justice. Partant de ce principe, l’habile metteur en scène a dessiné son ballet des Saisons comme s’il eût été dansé à la cour du grand roi. Il fallait la musique du temps. C’est à Lulli, à Desmarets, à Mion, à Destouches qu’on l’a empruntée, par les soins du bibliophile musical M. de Lajarte, qui s’est chargé de lui donner l’homogénéité nécessaire, avec un tact digne de tout éloge. Il y a surtout une gavotte de Lulli, accompagnant un pas de deux, qui est un petit bijou ; danse, musique, costumes, danseuses, cela ne fait qu’un, et c’est complet. Tous nos compliments pour le sentiment artistique qui a présidé à ce charmant intermède, et tous nos remercîments pour le plaisir qu’il nous a procuré.

L’orchestre s’est montré fin et délicat. Son chef est passé maître lorsqu’il s’agit de colorer l’interprétation d’une œuvre, à quelque époque qu’elle appartienne. Lui aussi est un bibliophile émérite.

Paul Bernard.