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Revue et Gazette musicale de Paris, 31 mars 1861 [Le Pont des Soupirs d’Offenbach]

THEATRE DES BOUFFES-PARISIENS.

Le Pont des Soupirs,

Opéra bouffe en deux actes et quatre tableaux, paroles de MM. H. Crémieux et L. Halévy, musique de M. J. Offenbach.

(Première représentation le 23 mars 1861.)

Le pont des Soupirs ! Quand on trace ce nom de lugubre mémoire, la pensée se reporte aux condamnés quittant le conseil des Dix, où ils laissaient toute espérance, — lasciate ogni speranza, — pour être ramenés sous les plombs, et aux suppliciés jetés en pâture aux poissons des lagunes. Mais de même qu’il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule, il n’y a pas bien loin parfois de la tragédie à la farce ; il ne s’agit que de voir les choses à volonté en rose ou en noir : c’est un effet d’optique.

Ainsi, qu’on vous montre un podestat de la sérénissime république, jaloux de sa femme, abandonnant son poste à la veille d’une bataille, et rentrant à Venise sous un déguisement pour veiller sur son honneur conjugal ; d’une part, sa tête mise à prix, et de l’autre, sa moitié subissant les entreprises galantes d’un jeune séducteur et d’un farouche membre du conseil des Dix, qui commence par se débarrasser de son rival en l’envoyant au fond de l’Adriatique par-dessus le pont des Soupirs. Après quoi, le podestat sera reconnu, traîné devant le conseil et condamné à la potence.

Assurément, une telle donnée manquera de gaieté, et vous y rencontrerez tous les éléments du plus sombre mélodrame. Mais s’il vous plaît de tourner la lorgnette et de voir tous ces graves personnages transformés soudain en joyeux compères, parodiant l’histoire rigide et nageant en pleines eaux de l’océan de la fantaisie, et si vous ne riez pas comme nous jusqu’aux larmes de leurs faits et gestes, c’est que vous serez atteints d’un spleen incurable.

Or, c’est sur ce mélodrame à l’envers, semé de situations burlesques, saupoudré de mots épatants, qui en outre a l’avantage d’être parfaitement coupé pour la musique bouffe, qu’Offenbach a écrit une partition à laquelle nous croyons pouvoir prédire un succès égal à celui d’Orphée aux enfers. A bien peu d’exceptions près, tous les morceaux de son opéra nous ont paru très-réussis, et nous ne nous rappelons pas en avoir entendu redemander un aussi grand nombre, sans qu’il se soit élevé une seule protestation.

Dans l’impossibilité où nous sommes de les citer tous, nous mentionnerons les plus fêtés : l’ouverture, par exemple, où le compositeur a introduit, comme dans le Pardon de Ploërmel, un chœur chanté derrière le rideau, et qu’il a terminée très-heureusement par une marche ; la sérénade d’Amoroso, charmant motif qui revient plusieurs fois dans le cours de l’ouvrage ; celle de Malatromba sur un mouvement de boléro ; la complainte de l’amiral, le quatuor des poignards, une délicieuse romance, Ah ! qu’il était doux mon beau rêve ; la chansonnette du Doge de l’Adriatique, et dans le finale un chœur excellent sur ces mots : Dans Venise la belle ! Voilà pour le premier acte.

Au deuxième, les jolis couplets : Je suis la gondolière, fort agréablement chantés par Mlle Pfotzer ; l’air à deux voix : Nous sommes deux aventuriers, ses variations du Pont des Soupirs, brillant tournoi entre Mlles Tautin et Pfotzer, secondées par Mlles Tostée et Taffanel, et enfin la bacchanale du Carnaval de Venise.

Il faut être juste, toutes ces hardiesses, toutes ces folies dans lesquelles se complaît le théâtre d’Offenbach, trouveraient difficilement de meilleurs interprètes que les artistes de sa troupe. Il n’y en a pas un qui laisse quelque chose à désirer dans son rôle. Quelles bonnes et désopilantes caricatures que le podestat Cornaro-Cornarini et que son écuyer Baptiste, joués par Désiré et par Bache ! Et Potel, est-il assez sérieusement grotesque dans son personnage de Fabiano Malatromba ! Et Tacova, préside-t-il assez comiquement le conseil des Dix ? Quant à Mlle Tautin-Catarina et à Mlle Tostée-Amoroso, rien n’approche de l’entrain, de la bonne humeur avec lesquels elles interprètent ces rôles, si ce n’est la manière dont elles chantent les nombreux morceaux qui en font partie.

Nous ne finirons pas sans constater le charmant effet produit, dans un si petit espace, par les décorations du premier et du quatrième tableau, et par la foule des riches et gracieux costumes qui s’y encadrent sans confusion.

D. A. D. SAINT-YVES.