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Blanchet, Pascal – Hervé et l'Angleterre

Date

2017-7

Description

Le public anglais a toujours aimé les compositeurs étrangers, de Haendel à Mendelssohn en passant par Haydn, et ceux-ci le lui ont bien rendu. Mais existe-t-il un compositeur qui a aimé l’Angleterre autant que Florimond Ronger, dit Hervé? Cette anglomanie aurait été déclenchée par un membre de la royale famille Windsor, le jeune et fringant Prince de Galles – il ne deviendra Edouard VII que beaucoup plus tard –, un joyeux viveur qui profita pleinement de la vie parisienne sous le Second Empire. Il adorait l’opérette, et particulièrement celles d’Hervé. Un soir, dit la légende, sortant d’une représentation de Chilpéric (dont Hervé avait écrit le livret et la musique, en plus d’y tenir le rôle-titre), le prince déclara qu’il était dommage qu’Hervé ne connaisse pas l’anglais, car il aurait pu aller jouer son œuvre à Londres. Quand on lui rapporte ces propos, le principal intéressé décide illico d’apprendre la langue de Shakespeare et, trois mois plus tard, les spectateurs londoniens ahuris et enthousiastes, applaudissent le king Chilpéric au Lyceum. Hervé, ravi et jamais complètement satisfait de sa carrière française, s’abandonne avec délice à cette adulation nouvelle. Sa pièce suivante, Le petit Faust, aussitôt le rideau tombé sur la dernière parisienne, prend le chemin de Londres, lui assurant un nouveau succès. À cette époque, Gilbert et Sullivan viennent tout juste d’entamer leur collaboration et certains auteurs croient que la folie d’Hervé pourrait avoir contribué à l’inspiration du fameux topsy-turvy de Trial by Jury ou du Mikado.

La déclaration de la guerre de 1870 surprend Hervé à Londres, où il décide de rester jusqu’au retour de la paix. Une fois rentré en France, il propose aux Parisiens Le Trône d’Écosse, clairement inspiré de ses séjours sur les bords de la Tamise, mais aussi la version française d’Aladdin II, un opéra-bouffe écrit spécialement pour Londres. Multipliant les allers-retours, il joue au Gaiety le rôle de Roland dans une reprise de ses Chevaliers de la Table ronde, et ressort même la vieille pochade qui lui avait donné son surnom près de vingt ans plus tôt, Le Compositeur toqué. Au milieu des années 1870, peinant à retrouver le succès à Paris, Hervé passe beaucoup de temps de l’autre côté de la Manche. Il y compose des ballets pour l’Empire-Theatre et y dirige des concerts prestigieux (les ancêtres des fameux Concerts Promenades). Avec son sens de l’exagération habituel, Hervé va encore plus loin dans son amour de l’Angleterre : il épouse une véritable Anglaise (devenant du coup bigame, mais ceci est une autre histoire), qui donne naissance à deux petits sujets de Sa Majesté. Propriétaire d’une maison à Folkestone, non loin d’un ferry-boat qui lui permet d’atteindre le continent rapidement, Hervé finit par être reçu citoyen anglais. En 1886, c’est à Londres qu’il parvient à réaliser un de ses plus chers désirs : il fait jouer Frivoli, un grand opéra-comique en trois actes du style de ceux qu’il rêvait d’écrire pour Paris. Mais sa double nationalité finit par devenir un peu suspecte en France comme en Angleterre, aussi renonce-t-il à sa citoyenneté anglaise pour redevenir, quelques années avant sa mort, le simple Parisien qu’il a toujours été. Digne conclusion de cette vie double, dans le cimetière de la banlieue parisienne où il repose, c’est en anglais qu’est rédigée l’épitaphe d’Hervé ! 

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