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Le Figaro, 18 décembre 1902 [La Carmélite de Reynaldo Hahn]

Critique des Critiques

Opéra-Comique : La Carmélite

Après le grand et charmant triomphe de la Carmélite, les auteurs, aussi bien du livret que de la musique, ne pouvaient être que ravis du jugement de la critique. Ces deux jeunes hommes – car en vérité M. Catulle Mendès est le plus jeune d’entre nous – ne se déclarent pas moins satisfaits l’un que l’autre.

Quelques-uns de nos confrères cependant et, parmi les plus notoires, notre collaborateur M. Eugène d’Harcourt et M. Léon Kerst, du Petit Journal ont taxé d’inconvenance le dernier tableau de la Carmélite, qui nous fait assister à la prise de voile de Mlle de La Vallière. C’est sur ce reproche que je tiens surtout à attirer l’attention de l’auteur du livret.

Avec cette fougue juvénile et cette sincérité exubérante qui lui permettent de maintenir parmi nous les droits toujours valables de l’enthousiasme et du romantisme, M. Catulle Mendès me répond :

— Certes, j’estime que nous devons accepter d’avance les jugements portés sur notre œuvre dès que, par le théâtre, le livre ou le journal, nous la rendons publique. Nous devons recevoir les éloges avec reconnaissance et les reproches avec soumission. Je tiens cependant à répondre à la question que vous me posez, car elle me paraît constituer une erreur matérielle.

On a reproché à notre dernier tableau d’être irrespectueux et de manquer à la déférence due à la religion, à toutes les religions. Parmi ceux qui ont émis cette opinion, je trouve au premier rang mon vieil ami, mon vieux camarade, M. Léon Kerst. Je suis non pas indigné, mais étonné de l’indignation qu’il a cru nécessaire de manifester à cette occasion. S’il s’agissait de tout autre que de lui, je pourrais voir une sorte d’intention de dénonciation dans l’acharnement qu’il a mis à signaler la prétendue inconvenance de notre dernier tableau. Cette inconvenance n’existe pas, je le déclare, je l’affirme.

Il faudrait cependant s’entendre. On a déjà porté au théâtre, avec tout leur rituel, des sacrements aussi vénérables que la prise de voile le mariage, le baptême, l’extrême-onction, la confession elle-même dont le caractère sacré est si particulièrement intime. Rappelez-vous plutôt Frédégonde, à la Comédie-Française ; Beaucoup de bruit pour rien, à l’Odéon ; le Chevalier Jean, Esclarmonde, à ce même Opéra-Comique. Rappelez-vous encore la scène de la Pâque, dans la Juive. Et n’oubliez aucune des « Passions », qu’elles soient représentées par les paysans d’Oberammergau ou, dans un théâtre peu éloigné du Casino de Paris, par un honorable curé de paroisse qui ne trouva pas sacrilège d’écrire et de porter à la scène le drame du Calvaire. Personne ne songea à s’en indigner. On ne s’étonna pas davantage des menues gaillardises des Mousquetaires au couvent. Pourquoi donc cette rigueur inattendue et illogique contre le spectacle si fortifiant et si pur de la prise de voile de Louise de La Vallière ?

Je suis un mystique résolu, intransigeant. Je suis dévoré du respect de toutes les religions et de toutes les mythologies, et je serais très ému du reproche qui m’est fait plus peut-être que le catholique le plus pratiquant si je n’avais vu tant d’âmes pieuses et saintes émues pieusement et saintement par le dernier tableau de la Carmélite. Rien d’ailleurs n’a été ménagé pour parvenir à ce résultat.

Toute la scène de la prise de voile ne contient pas un mot qui ne soit rigoureusement exact. C’est justement par respect pour la noble cérémonie que nous portions à la scène, que j’ai voulu observer rigoureusement son rituel. C’est par respect pour ce noble et divin renoncement que je n’ai voulu y mêler aucun sentiment humain et que j’ai renoncé moi-même – ce qui pourtant était mon droit strict d’auteur dramatique et ce qui aurait pu me fournir des effets saisissants – à donner à la pauvre et charmante Louise des défaillances, des regrets vers le siècle qu’elle quitte et qu’elle a tant aimé dans la personne du Roi.

J’ai même voulu que le pardon de la Reine, si pur cependant, si élevé, n’eût lieu qu’après la fin de l’auguste cérémonie et que l’émotion humaine que j’en attendais ne vînt pas troubler l’émotion sacrée de la prise de voile. Oui, j’ai voulu que tout ce tableau ne fût qu’un tableau religieux, édifiant. J’ai voulu que le repentir de cette humble favorite apparût dans toute sa simple beauté. Il me semblait bien, il me semblait bon, il me semblait beau, de le montrer à des yeux ordinairement réjouis ou troublés par des spectacles moins élevés. Et je suis persuadé, malgré tout, que j’ai eu raison de le faire. »

Et pourtant, des observations officielles ayant été formulées, on a cru bon de retrancher du dernier tableau de la Carmélite toute la première partie de la prise de voile, si profondément émouvante. On expulse ainsi les religieuses de la scène de l’Opéra-Comique. M. Combes y est-il pour quelque chose ? Je le souhaite cordialement, car il paraît que, cette fois-ci, c’est pour leur bien. S’il en est ainsi, l’ironie des choses politiques y gagnerait une jolie anecdote.

Et maintenant, c’est au tour de M. Reynaldo Hahn de me donner son sentiment sur les observations de la critique :

— Je suis fort embarrassé, m’avoue-t-il, pour répondre à la plupart des critiques musicaux. Il est fort difficile de causer avec des gens qui ne savent pas votre langue et qui ne formulent contre vous que de vagues reproches. Prenons un exemple, voulez-vous. M. Léon Kerst, prenant à partie mon orchestration, écrit « Son orchestre picoté et rabougri s’en va sautillant, comme pour éviter les creux et les trous, qu’il désigne ainsi au lieu de les masquer ». Comment voulez-vous que je réponde à cette critique. Qu’est-ce que cette phrase signifie exactement ? J’ai cherché à la comprendre, pendant un long moment. Je n’y suis pas parvenu. Je me suis adressé, pour m’aider dans cette tâche, à des amis, voire à des étrangers. Ils n’ont pas pu me la traduire. Je n’ai donc qu’à m’incliner ; je m’incline.

On ne pourrait répondre exactement qu’à ceux des critiques musicaux qui savent le langage musical, qui peuvent se rendre compte des difficultés techniques que l’auteur a eu à vaincre et qui, par conséquent, peuvent seuls décider s’il les a vaincues ou s’il a été vaincu par elles. Comment répondre avec certitude à des incertitudes de jugement, avec exactitude, à des inexactitudes d’expression ?

Pour la première fois qu’il croit devoir être succinct, je regrette vivement que M. Fourcaud, du Gaulois, ait saisi l’occasion que lui offrait la Carmélite. Il m’eût donné, je n’en doute pas, d’excellents conseils d’esthétique générale.

Comment ne pas admirer la prestesse et l’agilité avec lesquelles M. Henry Gauthier-Villars sait troquer le bonnet de l’ouvreuse contre celui du docteur ? C’est en quelque sorte le maître Jacques de la critique musicale. Je lui sais infiniment gré d’avoir bien voulu remarquer et noter dans la Carmélite la justesse de la déclamation. Je m’y suis en effet attaché avec tant de soin, que je ne crois pas mériter le reproche qu’il me fait d’autre part de n’avoir introduit aucune innovation dans mon œuvre. J’ai essayé en effet d’inaugurer une prosodie nouvelle et encore inemployée, qui consiste à ne pas tenir compte des temps faibles et des temps forts dans la distribution des syllabes.

On a adressé quelques reproches à mon orchestration. Ce qui est difficile, c’est d’orchestrer d’une manière nourrie et légère sans étouffer la voix. C’est ce que j’ai tâché de faire. J’ai tenu, dans ma pièce, à laisser une part prépondérante à la parole ; c’est elle qui agit, qui exprime les sentiments et les résolutions des personnages. Selon moi, l’orchestre ne doit qu’en indiquer les mobiles.

Quant au manque d’originalité dont on m’accuse, je demanderais à m’entendre sur le sens exact du mot originalité. Il y a en musique, comme dans les autres arts, des novateurs violents et décidés. Je citerai parmi eux Wagner et Claude Debussy. Il y a aussi, permettez-moi ce néologisme, des « résumeurs » qui profitent, d’une manière personnelle, des efforts et des acquisitions de ceux qui les ont précédés. On peut dire que Virgile n’a pas été original. Ce n’est pas un moins grand poète pour cela. Mozart ne l’a pas été davantage. Et pourtant est-il un plus délicieux musicien ? Bien entendu, je n’entends pas me comparer, même de loin, à ces admirables génies. Mais je tiens à les citer pour indiquer comment quelquefois le goût est le plus grand ennemi de ce que le public appelle l’originalité. J’avoue que c’est surtout contre les fautes de goût que j’ai tâché de me mettre en garde. Le sujet même que je traitais m’imposait cette prudence. Il me commandait aussi une trame et un style que je ne pouvais oublier que dans les instants où la passion éclatait et brisait le cadre de l’action.

On a reproché à ma partition de manquer de force. Il me semble pourtant que la scène de Louise et de l’évêque au troisième acte et le grand ensemble du dernier tableau ne méritent pas cette critique. M. Gaston Carraud, de la Liberté, fait à ce sujet une objection que je suis heureux de relever car entre musiciens on s’entend toujours : « La seule chose qui me choquerait un peu, dit-il, c’est que M. Hahn ait voulu extérioriser l’extase intime de la néophyte en un tutti de grand opéra, qui détonne parmi l’austère concision de l’ensemble. » Je veux simplement faire remarquer à mon confrère que cette partie de mon ouvrage est intitulée sur la partition « Prière muette ». Je ne considère en effet cet ensemble que comme l’expression sensible du sentiment intérieur de chaque personnage.

— On a encore insinué que votre musique était trop mondaine… » 

Mais M. Reynaldo Hahn sourit malicieusement et ne répond pas.

On reprocha naguère à M. de Voltaire d’être un auteur de salon. M. Hahn est en bonne compagnie. Le succès de la Carmélite répondra pour lui.

Robert de Flers.