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Comœdia, 20 novembre 1911 [Déjanire de Saint-Saëns]

ACADÉMIE NATIONALE DE MUSIQUE

« DÉJANIRE »

Tragédie lyrique en quatre actes de MM. Gallet et C. Saint-Saëns.

Musique de M. C. Saint-Saëns

L’Opéra de Monte-Carlo représenta pour la première fois cette tragédie lyrique au mois de mars 1911. C’est bien, en effet, tragédie qu’il faut dire. Le poème, dramatique, met aux prises les plus illustres personnages. Et même, la règle des trois unités nous apparaît scrupuleusement respectée. Pour ce qui est de la légende, dont s’inspirèrent les librettistes, je pense qu’on ne l’ignore guère. Il importe cependant d’en dire avec détails l’adaptation scénique de MM. Gallet et Saint-Saëns. Le premier acte – ainsi que le quatrième – se déroulent devant le palais d’Œchalie. Le chœur – à la façon du chœur antique – s’empresse à l’exposition de l’intrigue dont il commentera par la suite les principaux épisodes. Il vante en la redoutant la puissance indomptable d’Hercule. Iole, fille d’Eurytos – que meurtrit le héros – se lamente. Le voici justement. Sans perdre une minute, soucieux de révéler à Iole l’ardente passion qu’elle lui inspire, il charge Philoctète de cette demande en mariage un peu risquée.

Mais Phénice, prophétesse, survient, « Hercule, dit-elle, Déjanire, impuissante à vous attendre plus longtemps, est en bas, au pied de l’Acropole. Vous lui feriez plaisir en l’allant sur l’heure embrasser. » Fureur d’Hercule dont les desseins galants se trouvent du coup contrariés. Phénice, par surcroît, ne croit pas devoir lui cacher à quel point les destins menacent. Philoctète, au même-instant, déplore la confiance dont Hercule se plut à l’investir, car il aime Iole, et Iole l’aime autant qu’elle exècre Hercule, l’assassin. Entrée des chœurs. C’est que, Déjanire s’impatiente ! Nous l’aurions deviné à l’étonnante vigueur de ses imprécations. Telle une furie, elle exhale sa rage, et conclut aux plus fâcheux pronostics. Phénice et Philoctète s’efforcent en vain à la calmer.

Acte II. Iole se lamente encore. Déjanire, bientôt, lui vient chercher querelle. Les interrompant, Hercule congédie, sans aménité, l’assistance. « Sortez tous ! » clame-t-il. Scène de ménage entre les deux époux. Déjanire va peut-être s’attendrir quand, malhabile, Hercule se trahit et révèle d’un mot son nouvel amour. Éclat. Cessant alors de dissimuler, l’infidèle congédie brutalement Déjanire. « Retourne à Calydon, femme, dit-il. » Menaces de la reine, il va de soi.

Sur l’ordre d’Hercule, Lichas s’en, est allé quérir Iole. « Je te veux épouser, lui dit le demi-dieu, et réparer ainsi le mal que j’ai fait en supprimant ton père. » Spécieux argument, sans aucun doute. Iole en demeure si peu convaincue qu’elle découvre son amour pour le guerrier Philoctète. Je vous laisse à penser les injures herculéennes qu’il leur faut essuyer à tous deux. « Dans la vie, dans la mort nous resterons unis », n’en persistent-ils pas moins. L’effet de ce simple duetto ne se fait pas attendre : Philoctète reposera, jusqu’à plus ample informé, sur l’humide paille des cachots. Et pendant qu’Hercule, comme un taureau qu’on aurait encagé, arpente la scène, dément, les Œchaliennes et les Héraclides implorent Pallas, et donnent aux prêtres une excellente idée : celle de tirer les présages divins « du sang fumant des holocaustes ».

Au troisième acte, dans le gynécée, nous assistons au menu complot des trois femmes. Les charmes dont dispose la prophétesse Phénice serviront-ils ? Eh ! bien, non ! refuse Déjanire. J’ai mieux à ma disposition. Et voici contée en détail l’histoire de la tunique jadis offerte à Déjanire par l’entreprenant Nessos, et propre, avait affirmé ce facétieux homme-cheval, « à faire renaître l’amour d’Hercule au cas d’une regrettable faiblesse. » 

Déjanire et Iole vont d’abord tenter de s’enfuir. Hercule – dont le chœur raconte qu’il se promène en pleine campagne déracinant les arbres – les en empêche temps. Encore qu’ayant dormi « dans la fraîche rosée » il semble « pâle et défait », Hercule n’a pas perdu tout sens pratique. Il accepte la soumission de Déjanire et propose à Iole encore rebelle, de faire mourir Philoctète. Indignation de la pauvrette. « Que m’importent les moyens, précise Hercule, cynique ? Je t’aime. Jure ! » Elle le fait. Délivré, Philoctète invective sa fiancée de n’avoir pas su « garder pur l’amour ». Et même, il s’enfuirait si Déjanire survenue, ne le retenait fort à propos. « Laissez faire, dit-elle ; marions-les. Et toi, Iole, tu remettras à Hercule ce somptueux cadeau de noces. » Il s’agit, vous le concevez, du fatal tricot. Là-dessus, chacun s’adresse à Éros afin qu’il daigne embraser à nouveau Hercule d’un amour licite.

Assez court, le dernier acte ne comporte en réalité que les réjouissances sacrées, préliminaires de l’hymen. Prières, chants, épithalames, sacrifices. On ouvre le ventre d’un jeune mouton, qui en noircit d’horreur et en devient du coup sensiblement plus long. C’est un mouton dansée genre d’Henri Ier, duc de Guise. Avec un petit compliment, fort en circonstance, Iole s’avance, offrant son cadeau. Ravi, Hercule le veut utiliser sur l’heure. Il revêt donc la tunique et le voici qui hurle. Pendant que Déjanire maudit la duplicité du centaure, Hercule, brûlant de plus en plus, supplie son père Jupin de le brûler davantage. Il monte sur le bûcher que la foudre embrase. Dévoré par les flammes, Hercule s’affaisse, mais c’est pour remonter aussitôt vers les frises où, pourvu d’un casque ramassé en hâte sur la terre, il nous apparaît enfin déifié.

Telle est la pièce. Abonde-t-elle en situations vraiment neuves ? Non, une épouse délaissée ! Deux femmes rivales, il semble que nous ayons déjà vu ça quelque part. Les scènes de ménage entre les deux disjoints, les chœurs, les danses, les sacrifices, le bûcher, l’apothéose, ne nous ont point, non plus, surpris par leur nouveauté. Qu’importe ? Encore une fois, c’est d’une tragédie qu’il s’agit, d’une tragédie dont le langage, à vrai dire, ne s’attarde guère à de trop nobles précautions ! « Tu me parles d’amour mais moi d’obéissance », gronde Hercule précurseur parmi les grammatistes. Syllepse s’il en fût, que celle-là ! « Tiens, voilà ces bras qui te furent de douces chaînes, voilà ce flanc où tressaillit ton fils ! riposte Déjanire ; perce-le ? » Ne sachant trop s’il s’agit du flanc ou du fils et par-dessus tout embarrassé des bras, Hercule s’abstient. Il est vrai que de pareilles négligences sont d’un usage courant. Les meilleurs livrets nous y ont depuis longtemps habitués, hélas ! et cette tolérance n’est pas encore abolie qui condamne la Musique au commerce de vers ou de proses insupportables sans elle. 

De la musique de Déjanire, que nous faut-il penser ? Avant toute chose, qu’elle est d’un maître, voire même d’un maître unanimement et justement vénéré. Virtuose merveilleux en l’art d’écrire, M. C. Saint-Saëns l’est au point qu’on a presque scrupule à le dire. L’expérience acquise au cours d’une Carrière déjà longue, s’est ajoutée sur ce point à une facilité toute spéciale. M. Saint-Saëns peut, avec la plus absolue justesse, faire revivre, pour peu qu’il le désire, le style de tel musicien qu’il lui plaît. Ce tour de force, qu’il réalisa cent fois, il vient de le rééditer en écrivant Déjanire. Je ne serais pas surpris, en effet, que le maître se soit soucié, en plus d’un endroit, de puiser aux sources gluckistes. Le Récitatif d’Hercule, dès l’entrée du héros, certaines phrases de Iole, d’autres fragments encore, sont probants à cet égard. Ils comptent, d’ailleurs, au nombre des plus remarquables de la partition. Celle-ci révèle, dans son ensemble, un parti pris évident de simplicité, et l’on ne saurait oublier, en l’écoutant, qu’elle descend en droite ligne, d’une musique de scène, conçue pour le plein air. Cohérente, quant au style, pure et noblement classique, la musique de Déjanire est donc entre toutes respectable.

Il convient d’en citer d’assez nombreux passages. Le Prélude où reparaît le joli thème de la Jeunesse d’Hercule – thème dont on pourrait dire qu’il est essentiellement symphonique. – L’entrée d’Hercule, avec ses accords parfaits caractéristiques ; l’entrée d’Iole, expressive mélodie, présentée sans accompagnement, retiendront certainement l’attention. Une sorte de thème qu’on peut attribuer à Déjanire et sur le développement duquel prend fin le premier acte, est d’une belle allure. Beaucoup d’auditeurs – qui n’auront pas tort – trouveront en l’introduction du second acte, la plus charmante page de l’ouvrage. Écrite en sol mineur, sans fa dièse, elle sonne, avec ses cadences imprévues, de façon tout archaïque. On ne saurait passer sous silence les touchantes lamentations d’Iole : « Implore donc pour moi quelque métamorphose » ; la Prière à Pallas, gracieusement accompagnée d’arpèges, le chœur final. Au troisième acte, l’arrivée de Iole, tumultueusement canonique, la joie d’Hercule, vocalisant non sans saveur, ne sont pas à négliger. Enfin, dès le début du dernier acte, le ballet, vivant, alertement rythmé, un beau chœur sans accompagnement, et la curieuse prière à Jupiter, psalmodiée sur le seul accord de la bémol, complètent l’énumération des plus marquantes pages. J’avoue n’avoir, que médiocrement goûté l’Épithalame, acclamé du public, et dont le facile effet s’allie mal aux vertus austères dont il est entouré.

L’instrumentation ? Vous pensez qu’elle est accomplie, encore que volontairement discrète et plus volontairement encore, simple comme tout le reste. Déjanire ne manque pas de similitude avec Samson. Au fait, Samson n’est-il pas l’Hercule Juif et Déjanire ne correspond-elle pas, dans le mythe grec, à la biblique Dalila ? Sans doute. Comment s’étonner alors de la faveur marquée par le compositeur au sujet de la tragédie ? 

Et maintenant – maintenant que nous avons parlé de la musique – je ne suis plus aussi certain que Déjanire soit bien véritablement une tragédie. Il ne me semblerait point inexact de l’appeler oratorio. Et c’est de cette façon qu’on la pourrait apparenter avec le plus d’exactitude à cet autre oratorio, dont je parlai tout à l’heure. Samson et Dalila. Ce n’est point méconnaître le génie de M. Camille Saint-Saëns que de lui contester la spontanéité dramatique. M. Saint-Saëns excelle à la symphonie ; il a parcouru en maître le domaine de la musique purement instrumentale. Ses opéras, par contre, ne se sont imposés qu’à la longue et seulement en vertu de leur haute valeur musicale. Le public ne vibre point, à les entendre, de cette émotion soudaine, irraisonnée qu’enfantent un accent imprévu, une traduction musicale, à la fois souple et impérieuse d’un mouvement scénique, un cri, une angoisse, parfois même un silence. Il admire tout simplement. Il serait, au reste, injuste, voire incompréhensible, que le public n’admirât pas, car l’œuvre de M. Saint-Saëns est profondément admirable. Je crois seulement que symphonique ou dramatique, elle ne se balance pas. Le maître français a de la perfection de la forme un trop constant souci pour être ce qu’on dénomme – inconsidérément parfois – un vrai musicien de théâtre. M. Saint-Saëns est un parnassien dans toute l’acception du terme. L’impassible sérénité de Leconte de Lisle, il l’évoque. Est-ce à dire qu’il l’égale ? L’avenir le dira peut-être mais nous, nous ne le savons pas.

Louis VUILLEMIN. 

L’interprétation

Voilà donc l’habitude prise de publier les comptes-rendus de premières au lendemain même de la répétition générale. Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit à ce sujet, notre rédacteur en chef a trop bien défini ici tous les inconvénient que ce système entraîne pour que j’ajoute quoi que ce soit que l’on ne sache déjà. Cependant, il y en a un qui concerne spécialement l’Opéra, et sur lequel je me vois obligé d’insister.

Les répétitions générales ont lieu presque partout l’après-midi ; elles sont considérées comme la mise au point exacte qu’un théâtre a pu donner, et, c’est d’après l’impression qu’elles produisent, qu’un critique peut baser ses appréciations. L’inconvénient du compte-rendu immédiat ne retombe en ce cas que sur le critique, contraint au dur labeur de juger en quelques heures une œuvre qui a souvent coûté à son auteur des années de travail. 

A l’Opéra, les répétitions générales ont lieu le soir. Peut-on commencer un compte-rendu à miniuit ? Non. C’est matériellement impossible. L’on peut tout au plus rédiger de brèves notes sur des reprises d’œuvres que l’on connaît déjà, notes qui seraient tout à fait insuffisantes pour une première. 

Et voici où je veux en venir. Nous avons été obligés d’assister à l’avant-générale, c’est-à-dire à une répétition de travail, afin d’avoir une connaissance complète de Déjanire. Ceci n’entraîne point beaucoup de conséquences en ce qui concerne l’œuvre. Mais, il n’en va pas de même pour l’interprétation. Les artistes, de l’Opéra n’avaient pas encore prévu qu’ils pourraient être jugés à cette dernière répétition dite « des couturières ». On doit en toute loyauté le leur faire savoir ; et, il serait à souhaiter que s’établisse peu à peu, à l’Opéra, l’habitude d’une avant générale absolument au point, exécutée sans interruption, et que l’on pourrait appeler « répétition de la presse ». 

Pour cette fois donc, j’observerai une certaine réserve dans mes appréciations, et puisque j’aurai le plaisir de suivre toutes les représentations de Déjanire, je me promets d’en sortir et de me préciser davantage quand j’aurai vu interpréter l’œuvre de Saint-Saëns devant le public.

Dans Déjanire, le maître a dit lui-même qu’il s’était, non pas inspiré, mais souvenu de Gluck. L’on peut donc conclure que les qualités d’interprétation nécessaires sont les mêmes qu’exigeraient Orphée ou Iphigénie en Aulide. Ces qualités sont, malheureusement encore assez inégalement réparties chez les chanteurs. Bien que l’étude des grands maîtres classiques soit beaucoup plus répandue aujourd’hui qu’autrefois, elle n’est pas encore suffisamment intense, et l’on ne se dit pas assez qu’elle est la véritable base de l’art du chanteur. Cependant, l’interprétation vocale de Déjanire, remarquable en ce qui concerne certains des interprètes, est d’un ensemble très satisfaisant. Il faut en détacher tout d’abord Mme Litvinne et M. Muratore, dans les rôles de Déjanire et d’Hercule. 

On connaît la belle voix facile et ample de Mme Litvinne. Sa sonorité pleine, aux effets dramatiques, porte admirablement, et elle était bien propre à faire valoir le rôle de Déjanire. Ce rôle convient à son allure qui contraste avec la fragilité adolescente de Iole ; et si Mme Litvinne m’a paru tirer beaucoup plus d’effets trapues de sa puissance vocale que de la chaleur de son expression, elle n’en a pas moins exprimé tout ce que son personnage a de caractéristique. Elle eut des accents à la fois violents et majestueux dans la scène avec Iole, au second acte ; et c’est avec une grande homogénéité de son, et un style d’une belle tenue, qu’elle chanta, au troisième le récit du rapt par le centaure Nessos.

Il faut mettre, hors pair M. Muratore. Tout à fait l’homme du rôle, physiquement, il s’est fait volontairement une belle tête un peu rude ; et par son allure, on peut dire qu’il a merveilleusement composé le type du héros, époux de Déjanire. 

Musicalement, le rôle est non moins bien compris. L’Hercule amoureux qui chante joliment à Iole, au quatrième acte : « Ô toi dont le clair visage garde la fraîcheur du matin », se détache on ne peut plus de l’Hercule terrible qui, au deuxième acte « veut épouvanter le monde par sa vengeance ». M. Muratore, non seulement comprend, mais encore souligne avec un accent remarquable la caractéristique de chaque situation. Son entrée pleine de tristesse, au troisième acte, est des plus impressionnantes. Il y a là un récit très gluckiste qu’il dit avec beaucoup de style et d’expression ; et l’on se prend à se souvenir que l’excellent artiste chanta d’une manière remarquable le rôle de Renaud dans Armide

Physiquement et vocalement, Mlle Gall réalise une charmante Iole. Le cristal de sa voix sonne pur et limpide, mais, pourquoi ce cristal donne-t-il une impression de froideur ? L’on voudrait quelque chose de plus qu’une Iole parfaitement exprimée musicalement ; on la voudrait plus vivante, et surtout, plus émue.

Mais, je suis bien convaincu que par la suite, Mlle Gall arrivera à nous donner un personnage moins uniforme. Ce personnage est une vierge, il est vrai, mais une vierge amoureuse, une vierge qui a vu tuer son père, une vierge qui éprouve des tortures effroyables en consentant à épouser Hercule, le meurtrier de son père, pour sauver celui qu’elle aime. 

Le rôle de Philoctète est légèrement sacrifié. Toutefois, M. Dangès a, au premier acte, une scène très importante, et il chante avec beaucoup d’émotion l’air : « Ô cruauté des dieux », ainsi que le duo avec Iole. Au demeurant, il a composé avec beaucoup de tact une silhouette pleine de distinction.

Mlle Charny tient parfaitement le rôle de la vieille prophétesse Phénice, rôle dans lequel elle a assez à chanter pour faire apprécier sa belle voix. 

Les mouvements sont pleins de vie, et la manière dont les groupes sont formés est des plus heureuses. 

L’orchestre, sous la direction de M. Messager, a exécuté avec beaucoup de précision et une grande perfection dans les nuances, la partition de Saint-Saëns. Quant aux chœurs, on voit qu’ils ont été très stylés, et la bonne exécution des ensembles fait le plus grand honneur à MM. Gallon et Leroux. J’aurai l’occasion de revenir en détail sur la mise en scène de M. Smart qui produit un très bon effet.

L. BORGEX. 

 

La mise en scène et les décors

Nous avons déjà lu des discussions byzantines à propos de décors grecs ; c’était lors de l’apparition éphémère d’une Furieà la Comédie-Française. Ne cherchons pas à renouveler ces parlers oiseux, et même seine-et-oiseux ; ne cherchons pas à savoir si les décorateurs de Déjanire ont abandonné le grec ironique et le grec corinthien – qui ne s’en consoleront jamais – pour le grec égyptien. – qui lui doit s’enorgueillir. Ce qu’il importe de dire c’est que l’Opéra a fait un, réel effort pour présenter l’œuvre de M. Camille Saint-Saëns dans un cadre digne d’elle.

Le décor du premier acte est de MM. Rochette et Landrin ; il nous induit dans le parais d’Hercule à Œchalie, à mi-chemin de l’Acropole. Ce palais qui est fort beau est précédé d’un atrium, une façon de véranda grecque, et sur la droite accompagné d’un gynécée qui est la demeu.re de Déjanire et de ses suivantes. Un pin-parasol a poussé sur la demeure même et abrite le toit de son ombre bienfaisante ; une vigne vierge, que nous appelions au temps de notre rhétorique frivole ampelos barbara descend gracieusement de la terrasse supérieure. À gauche la demeure d’Hercule plus élevée, plus massive. Le fond du décor est formé par une jolie vue de la mer éperdument bleue, que bordent des maisons en escalier et que surplombent des collines rosées. Ce décor ensoleillé est d’un aspect très riant ; il semblerait que le bonheur conjugal dût s’abriter en ces lieux ; hélas ! le torchon brûle entre Hercule et Déjanire et sa flamme, se communiquera, à la tunique dont Nessus fit perfidement cadeau à l’un des conjoints. 

Le même cadre sert pour le deuxième et le troisième acte. MM. Mouveau et de Moguet, qui pourraient s’appeler Mouveauwskji et de Moguetskoff ont interprété à la russe l’architecture grecque de l’intérieur de l’atrium de Déjanire ; cela se voit, par l’assemblage et le heurt ces couleurs, et par la forme des colonnes qui n’ont rien de classique. Nous sommes dans un immense gynécée dont la note dominante est le jaune ; des rideaux jaunes, agrémentés d’ornements noirs, ferment cet espace selon les besoins de l’action. Une table à gauche, un lit dont quelques coussins ouatent la dureté, un siège à droite pour Hercule, tels sont les meubles meublants, comme dirait un huissier. Le rideau du fond s’ouvre sur un ravissant paysage de l’Attique, avec la mer dans le fond, avec des figuiers et des lauriers comme premier plan.

Au dernier acte, c’est une place devant le temple de Jupiter. Ce temple est creusé dans le roc ; des pins tordus ont poussé dans les anfractuosités. Ce temple est-il consacré à la religion russe ou à la religion grecque ? C’est là encore une question que seuls pourraient résoudre MM.  Rochette et Landrin, auteurs du décor. Ce qui est sûr c’est que le tableau ne manque pas de pittoresque, avec dans le fond ses roches rouges qui bordent la mer ou qui s’avancent dans les flots. Entre le temple et la mer, un bûcher formé de troncs de pins ; c’est sur ce bûcher que montra Hercule dévoré par le feu.

Quand Hercule a disparu dans les flammes, il réapparaît en apothéose devant Jupiter le maître des Dieux – ceci pour rassurer les âmes miséricordieuses capables de supposer que la chromolithographie n’était pas inventée du temps des Grecs. 

Les costumes sont soignés et variés. Eux aussi s’apparentent à un hellénisme septentrional qu’il eût été utile de combiner avec la nuance des décors pour leur faire produire aux uns et aux autres et aussi aux uns par les autres plus d’effet. Tels qu’ils sont cependant, ils témoignent d’un effort que l’a cécité seule permettrait de nier.

Louis SCHNEIDER. 

La Soirée

Note, ô impartiale Histoire ! C’est l’Opéra qui a, si j’ose ainsi dire, donné le branle.

La répétition générale a vécu ! Vive la répétition des couturières ! ou plutôt vive la répétition des invités ! 

Ces invités, dans un mois, seront dieux mille, mais enfin, l’autre soir, chez MM. Messager et Broussan, ils n’étaient encore qu’une cinquantaine. 

Oui, jeudi soir, les maîtres des destinées de notre Académie Nationale de Musique avaient convié quelques intimes – hommes et femmes du monde et professionnels agréablement panachés – à venir déguster un avant-goût de Déjanire

On avait enlevé les housses des dix premiers rangs de fauteuils et de l’amphithéâtre ; une électricité discrète versait de la pénombre sur les gestes de commandement de M. Saint-Saëns, sur l’activité aimablement débordante de M. Broussan, sur les épaules généreuses de Mme la comtesse de Talleynand-Périgord, sur le binocle fouilleur de M. Alfred Bruneau. 

C’était intime, discret et charmant, on circulait à l’aise ; nul fâcheux ne venait vous barrer la route quand on avait besoin de passer de la salle au plateau et réciproquement…

Extase ! Délices ! Nouveauté ! C’était exquis ! Hélas ! Hélas ! Peu de jours se passeront avant que nous ne retrouvions le calme, la bousculade, les embêteurs, les tailleurs de ces messieurs et les couturières de ces dames, la foule d’importuns qui transforment en une succursale d’un bal d’arrondissement au Grand Hôtel, une représentation qui devrait être réservée à ceux qui ont quelque chose à y faire ! 

Mais quoi, n’est-ce pas ? Les frais fulminants de l éloquence du nommé Jérémie n’ont jamais rien changé aux vices d’Israël. Alors ? 

Nous l’avons retrouvée, hier soir, à la répétition qui n’était plus des Invités, la multitude coutumière... 

Dans une manière de guignol installé près du foyer de la danse l’aimable M. Organ, de la maison Bert, photographie éperdument Litvinne et Muratore qui prennent des poses savantes et compliquées. 

M. Organ opère en gants beurre frais. Je me suis laissé dire que, la prochaine fois, il ferait parfumer son magnésium. 

Et c’est avec un sourire de condescendance charmante que M. Organ, qui prend un cliché de la grande scène entre Hercule et Déjanire, écoute Mme Litvinne lui dire : 

— Alors maintenant vous allez photographier notre engueulade ?

*

Quelques minutes plus tard, dans sa loge haute et claire la belle Déjanire m’accueille avec ce radieux sourire franco-russe, qui force la sympathie et désarme la rancune – si quelqu’un toutefois pouvait avoir de la rancune à l’égard de la plus simple et de la plus grande des artistes.

— J’aime beaucoup Comœdia, me déclare Déjanire. 

Ça. fait toujours plaisir.

Et comme je jette un regard de policier et d’interviewer sur les murs un peu nus de la loge, Litvinne avec un, bon sourire et ce geste russe si spécial et me dit : 

— Laissez, laissez ! Je ne suis pas encore installée. J’arrangerai ça bientôt.

Et elle ajoute : 

— Car je reste à Paris, vous savez ! Si vous pouviez vous figurer comme Paris me manque quand je n’y suis pas ! C’est terrible ! 

Comme je la félicite de la superbe façon dont elle a enlevé ce rôle écrasant, elle s’écrie :

— Mais c’est que c’est un chef-d’œuvre, cette pièce. C’est le digne pendant de l’œuvre de Gluck ! Quand on a un rôle pareil dans une pièce semblable, il faudrait le faire exprès pour être mal !

Une pause, puis la belle artiste me dit : 

— Je suis folle, oui folle de joie ! Je ne dors plus, vous savez, depuis plusieurs jours, en pensant que je vais chanter cette admirable chose devant les Parisiens ! 

Mme Litvinne s’est légèrement truqué le nez avec de la « pâte » pour se faire un profil classique.

Quelqu’un dit à côté de moi : 

— Comment peut-on, chanter de si grandes choses avec une si petite bouche ? 

Et de fait, je remarque que la bouche de Litvinne est minuscule, une bouche avec laquelle on ne peut manger que des petits pois et boire qu’avec un chalumeau. 

Mais laissons Déjanire à ses admirateurs. Ils sont un flot, une multitude… 

*

Entrons chez Muratore dont la belle loge est du plus délicieux art nouveau. Hercule a chaud : oh ! mais chaud ! Et il n’a pas sa peau de lion ! Juge un pieu ! 

— C’est que, m’explique-t-il, je joue un rôle violent pendant trois actes. Le dernier seul est en demi-teinte. Il est plus difficile à chanter que la cavatine de Faust. Alors, vous comprenez, il faut ménager ses effets. Aussi, pendant trois actes, on s’éponge, au quatrième, on se refroidit.

— Et on pince la pâle bronchite, malheureux ! 

Pendant que Muratore se livre aux étreintes de la foule en délire, je constate que le bel Hercule joue les pieds nus dans ses sandales.

Et quels pieds ! Les ongles en sont polis et passés au carmin ; l’épiderme en est satiné au polissoir et blanchi à la crème.

Quant à la tête, elle est non moins remarquable. Muratore l’a copiée sur celle de l’Hercule Farnèse.

Cette tête et ces pieds, c’est toute l’antiquité de Phidias qui passe. 

Quelqu’un me rapporte un mot de Saint-Saëns à Muratore. 

C’était un jour, à une répétition. Le maître dit à son Hercule :

— Quand vous jouez ce rôle, j’ai envie de m’écrier comme jadis Wagner à son interprète Schnorr qui venait de créer Lohengrin : « Quand vous chantez, c’est mon âme qui chante ! » 

*

Le brave Danglès a buriné un remarquable Philoctète.

— Philoc… tête de pipe, me souffle-t-il modestement…

Et il ajoute :

— Mais je ne suis tout de même pas aussi laid que dans Siberia, où je jouais le rôle de l’inifâme Glély… vous vous soutenez ? 

La loge où nous causons un instant est charmante et délicieusement féminine, du pur Louis XVI, de la plus charmante époque. 

Dangès m’explique cette préciosité élégante : il partage le local avec Mlle Henriquez qui a aménagé tout cela avec un bon goût très féminin. 

Puis voilà l’excellent artiste parti pour faire l’éloge de ses camarades. 

Je ne veux faire rougir sous leur maquillage ni Mme Litvinne, ni Muratore, ni personne ; aussi ne répéterai-je point toutes les choses charmantes qu’il m’a dites d’eux. 

Dangès est ravi : 

— Je joue enfin une pièce où je suis aimé pour moi-même ! Jusqu’ici, j’avais toujours été trompé ou jaloux ! 

Un petit détail : l’étrange manteau bleu que porte Philoctète est le même que dans Aïda. C’est Victor Maurel qui l’avait fait faire sur ses indications. 

*

Un tour encore, chez Mlle Gall qui chante Iole – «  Ma Iole », comme vient ce me dire Dangès – et qui, pour l’instant, essaie de s’ajuster sur les cheveux une couronne de roses dont les fleurs se hérissent un peu ridiculement et au hasard.

Mlle Gall trouve le moyen d’être charmante là-dessous, mais n’importe, elle renonce vite à la couronne en broussaille et la remplace par un simple cercle d’or orné d’un camée.

— Je suis la seule des quatre principaux artistes de Déjanire qui n’ait pas créé la pièce à Monte-Carlo. Je suis ravie et flattée d’avoir été choisie par le maître pour paraître aux côtés de Litvinne.

Et le sourire d la jolie Iole se nuance d’une pointe d’orgueil satisfait.

*

Tant pis, ami Stuart ! À vous le mot de la fin ! 

Comme le programme est à peu près introuvable dans la salle, le plus aimable des régisseurs généraux m’indique la distribution.

Il me dicte :

— Dangès… Philoctète… P… h… i…

Merci, ami Stuart ! Mais nous fîmes nos humanités !

DAVIN DE CHAMPCLOS